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Les prix Nobel d’économie 2010:
      Peter Diamond, Dale Mortensen et Christopher Pissarides





  Par Antoine d’Autume,
  Paris School of Economics, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le prix Nobel d’économie vient d’être attribué à trois économistes pour leur travaux sur le chômage. Ont-ils donc trouvé un remède miracle pour mériter un tel prix ? Non bien entendu. Comme chacun sait, les économistes ne font pas de découvertes au sens scientifique du terme. Leurs travaux font néanmoins avancer la connaissance et permettent ainsi de proposer des politiques économiques et d’évaluer leurs résultats. C’est précisément le cas des travaux primés cette année.

Un exemple préliminaire

L’analyse macroéconomique du chômage repose sur la distinction entre chômage volontaire et involontaire. Prenons le cas d’un étudiant qui n’a pas trouvé d’emploi trois mois ou neuf mois après avoir été diplômé. Faut-il le considérer comme un chômeur involontaire ? En un sens oui, car certains de ses camarades ont peut-être trouvé. Mais on sent que la question n’est pas bien posée. Il n’y a rien de vraiment grave s’il ne cherche que depuis trois mois. En revanche quelque chose ne va pas si beaucoup d’étudiants recherchent un emploi depuis neuf mois. La vraie question n’est pas de savoir si le chômage est volontaire ou involontaire. Elle est de savoir si le marché fonctionne bien ou non. Elle est celle de l’efficacité de son fonctionnement.
La question posée est celle du chômage frictionnel, qui a longtemps été jugée secondaire. Il faut en réalité considérer qu’on ne peut pas séparer son analyse de celle du «vrai» chômage. Ceci est à la fois un problème pratique, comme on s’en rend compte en examinant les tableaux INSEE donnant les circonstances de la perte d’emploi. C’est aussi une exigence théorique. Une analyse unifiée et dynamique est nécessaire. Pour prendre la pleine mesure des problèmes d’emploi, elle doit mettre l’accent non pas seulement sur les stocks d’emploi et de chômeurs, mais sur les flux d’entrée ou de sortie dans l’emploi ou le chômage.

Les trois prix Nobel

Peter Diamond est un économiste de premier plan qui aurait pu recevoir le prix pour plusieurs de ses travaux. Ceux-ci sont très variés. Il est l’auteur d’un très célèbre modèle à générations (proche d’un travail méconnu de Maurice Allais, prix Nobel français qui vient de mourir, mais c’est une autre histoire). Il a fait des travaux importants sur l’imposition. Il est récompensé ici pour des travaux fondamentaux sur le fonctionnement des marchés, et pas seulement du marché du travail.
Dale Mortensen est l’économiste qui a donné une impulsion à l’étude des flux sur les marchés du travail. Il est intéressant de noter que l’un des ses premiers travaux se trouve dans le livre Microfoundations of inflation and unemployment publié en 1972 sous la direction d’Edmund Phelps. Ce livre contient beaucoup d’articles marquants allant dans des directions très différentes. Il inclut l’un des premiers papiers de Robert Lucas mais aussi des papiers s’intéressant aux déséquilibres. Il est d’une certaine façon à l’origine de la macroéconomie moderne.
Christopher Pissarides est un économiste chypriote plus jeune, ayant surtout travaillé au Royaume-Uni. C’est lui qui a rassemblé les fils en construisant un modèle de chômage d’équilibre qui est maintenant extrêmement utilisé. Il a aussi présenté très tôt une synthèse dans son livre de 1990 Equilibrium Unemployment Theory. Certains dirons sans doute que l’apport théorique de ce modèle ne justifie pas l’attribution du prix Nobel. Il le mérite pourtant si on regarde son influence car ce modèle est extrêmement utilisé aujourd’hui.

Une réflexion fondamentale sur le fonctionnement des marchés

Diamond a tenté d’analyser de manière théorique le fonctionnement d’un marché plus réaliste que celui de la théorie habituelle de l’équilibre général. Le marché n’est pas centralisé. L’information est imparfaite. Les échangistes sont à la recherche de partenaires. Une première question est de savoir si des prix différents pour le même bien peuvent subsister. Ces modèles théoriques constituent un socle pour les travaux plus appliqués concernant le marché du travail.

Un modèle du marché du travail

Pissarides, d’abord seul puis en collaboration avec Mortensen, a construit le modèle qui sert maintenant de référence et est souvent qualifié de modèle DMP, en associant les initiales des trois lauréats.
Le premier élément du modèle est une fonction d’appariement qui détermine les embauches en fonction des emplois vacants, postés par les entreprises, et des travailleurs en chômage à la recherche d’un emploi. Employeurs et travailleurs potentiels se rencontrent aléatoirement et négocient alors un salaire. Cette fixation s’effectue en fonction des opportunités extérieures des deux parties. Un élément important du modèle est que des externalités d’échange relient les agents. Si je fais plus d’effort pour trouver un emploi, c’est bon pour les firmes à la recherche de travailleurs, mais mauvais pour les autres chômeurs à la recherche d’un emploi. Par ailleurs, les emplois créés sont détruits de manière plus ou moins régulière et aléatoire, ce qui rend nécessaires de nouvelles embauches.
Le modèle s’éloigne ainsi fortement d’une détermination de l’emploi et des salaires sur un marché centralisé. Il fait émerger un niveau d’équilibre du chômage qui n’a a priori rien d’optimal. On peut aussi étudier la dynamique qui y mène et la manière dont le taux de chômage réagit à toutes sortes de chocs.

Un cadre pour l’étude des politiques d’emploi

Le modèle permet d’étudier les effets de politiques structurelles affectant le niveau d’équilibre du chômage, c’est-à-dire ce qu’on appelait de manière assez impropre le taux de chômage naturel. Taxes, subventions, allocations-chômage, saalire minimum, qualité du mécanisme d’appariement … peuvent ainsi influencer le taux de chômage d’équilibre et expliquer des divergences internationales entre taux de chômage moyens. Le modèle n’incorpore en revanche aucun mécanisme keynésien, mettant en jeu le niveau de la demande globale de biens.
Deux exemples suffisent à donner une idée du type de résultats que l’on peut ainsi obtenir. Le modèle permet de prendre en compte la qualité des appariements. Il n’est pas forcément idéal, ni pour le travailleur ni pour la firme et la société, que chacun prenne le premier emploi qu’il trouve. Une recherche insuffisante peut conduire à des appariements inefficaces. Le regard jeté sur les allocations-chômage change alors. Elles peuvent conduire les travailleurs à être trop exigeants dans leur recherche, et ainsi à rester trop longtemps au chômage. Mais elles permettent aussi d’obtenir au contraire de meilleurs appariements.
Le modèle permet aussi d’évaluer les effets de politiques consistant à rendre les licenciements plus difficiles, typiquement en introduisant des coûts de licenciements que l’entreprise doit supporter quand elle licencie. Ces politiques freinent les licenciements et l’on pourrait penser qu’elles contribuent ainsi à réduire le chômage. Mais il est évident qu’elles freinent aussi les embauches puisque les entreprises hésiteront alors à embaucher si elles ne sont pas certaines de pouvoir garder les travailleurs. Les effets d’une telle politique sont donc ambigus. Mais le modèle permet de quantifier ces effets, en fonction de divers paramètres, et de savoir ainsi lequel a des chances de l’emporter.

Un modèle pour la dynamique macroéconomique

Le modèle DMP peut être plongé dans un cadre macroéconomique plus complet et permet ainsi d’étudier la dynamique globale de l’emploi ( en faisant toujours abstraction de mécanismes keynésiens). Un économiste américain Robert Shimer, a critiqué le rôle joué par le modèle DMP dans cette synthèse en faisant remarquer qu’elle conduit à une volatilité excessive des salaires réels - et donc une volatilité insuffisante du niveau d’emploi - par rapport à ce qu’on observe dans la réalité. Un débat assez vif s’est alors instauré, conduisant notamment à des modèles où l’inertie des salaires est renforcée.

Défauts de coordination

Nous pouvons terminer cette présentation en revenant à Diamond, et d’une certaine façon à Keynes. Dans un papier important de 1982, Aggregate demand management in search equilibrium Diamond montre que les externalités de recherche sur les marchés peuvent conduire à l’apparition de plusieurs équilibres. Un équilibre haut peut s’imposer : si la situation générale est bonne, chacun fait des efforts pour chercher un emploi ou un acheteur, ce qui conforte la bonne situation dans laquelle se trouve l’économie. Si au contraire la situation générale est mauvaise, personne ne fait d’efforts et l’économie reste bloquée dans un équilibre bas. Ce genre d’analyse change le rôle que l’on peut attribuer aux politiques économiques. Au lieu d’essayer de déplacer à la marge – dans le bon sens - un équilibre unique, elles doivent maintenant permettre aux agents de se coordonner pour atteindre un bon équilibre. On retrouve là l’importance que Keynes accordait aux anticipations, et un rôle pour des politiques, sans doute temporaires, de soutien à la demande.

La Revue d’Economie Politique publie tous les ans des articles présentant et commentant les travaux des lauréats du prix Nobel.



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