En épluchant les résultats des deux panels, on voit clairement émerger des convergences de vues. Ainsi, les économistes pensent très majoritairement que les droits de douane à l’importation nuisent au pouvoir d’achat des ménages et à la productivité des entreprises résidentes. Ils pensent aussi que les marchés doivent être régulés et que les inégalités qui s’y forment doivent être corrigées par l’action publique. Les avis sont plus partagés sur la manière de remédier aux multiples défauts des marchés. Aujourd’hui, par exemple, il n’y a pas de consensus sur la question de savoir si les États devraient creuser leurs déficits afin d’augmenter les dépenses publiques à destination des plus vulnérables. Si la plupart des économistes pensent que l’État a un rôle à jouer pour atténuer les inégalités, il n’y a pas de consensus sur l’utilisation du déficit pour à cette fin.

De manière générale, les divergences entre économistes trouvent leur origine à différents niveaux d’analyse. Le premier niveau est celui du diagnostic. Ainsi, il n’y a pas de consensus sur la manière de calculer la production potentielle d’un pays – production qui pourrait théoriquement être atteinte si le capital et le travail étaient entièrement employés. Le deuxième niveau de divergence concerne le fonctionnement de l’économie. Pour prendre un exemple tiré de l’actualité française, comment réagit l’investissement à la fiscalité sur le capital ? Le troisième niveau est celui des objectifs, lesquels ne sont pas toujours explicites dans les discours des économistes. Le but de la loi El Khomri en 2016 était-il de réduire le chômage ou bien la précarité de l’emploi ? À quel horizon nous plaçons-nous pour évaluer l’impact de la taxe carbone ou la réforme de l’assurance chômage ? Enfin, le dernier niveau de divergence est relatif aux contraintes légales et institutionnelles. Ce dernier niveau est très prégnant dans le débat européen, où certains se placent dans le cadre du traité actuel tandis que d’autres supposent implicitement un changement de traité.

Les économistes devraient être plus explicites sur leurs hypothèses de travail, et le monde des médias plus attentif à ces hypothèses avant de mettre en scène les divergences.

Contrairement aux autres sciences sociales, l’économie est bien souvent prescriptive : l’obsession des économistes est d’améliorer le monde dans lequel nous vivons. Pas étonnant qu’ils intéressent le monde politique. Mais ne nous y trompons pas : les grands défis d’aujourd’hui nécessitent de mobiliser plus d’une science sociale. Ainsi, si les économistes sont presque tous d’accord sur l’importance de faire payer les émissions de gaz à effet de serre (tout en protégeant les ménages les plus vulnérables), la fiscalité carbone ne suffira pas à insuffler les transformations sociales radicales qui seront nécessaires à la lutte contre le changement climatique. Il y a grand besoin que les sociologues, historiens et autres anthropologues nous enseignent comment les normes sociales se forgent et comment on peut éventuellement les faire évoluer.

L’heure n’est plus aux querelles de chapelles. Les enjeux sont massifs et chacun doit y mettre du sien.

 

Retrouvez Agnès Bénassy-Quéré lors des conférences : "Comprendre les populismes" ; "La confiance perdue dans les expert-e-s" et "Workshop sur l'enseignement de l'économie en licence"