Même s'il reste grand, l'écart de niveaux de vie entre pays émergents et économies avancées diminue rapidement. Pourquoi n'en va-t-t-il pas de même en Afrique ? Pourquoi l'optimisme débordant d'il y a une dizaine d'années est-il retombé ? Dans une large mesure parce que la croissance africaine repose sur l'exportation de matières premières dont les prix réels - rapportés aux biens importés – ont d'abord explosé, puis chuté depuis quatre ou cinq ans. Ils avaient doublé entre 2000 et 2012 – tous produits confondus, pétrole, cuivre, café, coton... ; ils ont depuis baissé de 25 %. L'inquiétude succède à l'exubérance. Est-on à la veille de voir se répéter la lente récession des années 1980 et 1990 ? Tout dépend de l'évolution du prix des matières premières, mais le risque est réel sans changement de stratégie de développement.

Même s'il était possible de lisser parfaitement les effets des cycles que décrivent les prix des matières premières, celles-ci ne sauraient fournir un moteur durable et rapide de croissance à l'Afrique. D'une part, il est probable que le trend de long terme des prix réels soit orienté à la baisse. D'autre part, même si ce n'était pas le cas, les matières premières ne permettront pas à l'Afrique de rattraper son retard sur le reste du monde. En effet, le revenu des exportations de matières premières croît en moyenne comme l'économie mondiale, ce qui implique que la croissance des pays africains dépend en moyenne très fortement de celle de l'économie mondiale, soit de 3,5 à 4,5 % par an. Avec une croissance démographique de l'ordre de 3 %, le revenu par tête africain ne peut croître au mieux que de 1 % à 1,5 % par an sur la longue période, un taux inférieur à la moyenne mondiale. Le retard de l'Afrique aurait alors tendance à s'accentuer.

La diversification de l'économie dans l'industrie, l'agro-industrie ou certains services comme le tourisme est donc un impératif absolu du développement africain. Plusieurs défis sont à surmonter pour faciliter un tel redéploiement. En premier lieu, un lissage rigoureux des effets des cycles de matières premières est nécessaire pour éviter la désincitation à la diversification dans la partie haute du cycle, puisque l'on peut tout se procurer à l'étranger, et la contrainte de financement des investissements dans la partie basse. En second lieu, la compétitivité des économies africaines est faible dans les activités où les économies d'échelles et d'apprentissage sont élevées. Il faut donc élargir les marchés nationaux par des unions douanières régionales effectives et exclusives, ce qui n'est pas toujours le cas des accords existants, et protéger momentanément ces zones commerciales de la concurrence étrangère jusqu'à ce qu'elles puissent l'affronter. Ouvrir plus largement les marchés étrangers aux produits africains aiderait aussi à cette diversification. En troisième lieu, l'énorme déficit d'infrastructure physique et de capital humain doit être réduit, ce qui requiert une aide élargie et plus efficace.

Ces trois stratégies sont à mener de front, en même temps que continuent les efforts en cours en matière de gouvernance. Un développement rapide et durable reste possible en Afrique. Même si certains pays vont mieux que d'autres, la situation générale est cependant lourde de dangers. Les 400 millions de personnes additionnelles qui arriveront sur le marché du travail dans les 20 prochaines années sont déjà nées et l'on ne sait pas aujourd'hui comment on pourra les employer et leur assurer une vie décente.

 

François Bourguignon intervient aux Jéco 2019 sur les conférences : "Comprendre les populismes" ; "Quels moteurs pour la croissance africaine ?" et "Comment la mondialisation déplace les inégalités ?"