Le besoin d’un nouveau contrat social : inclusivité et démocratie de participation.

Le mythe du marché pur et parfait s’effaçant, le besoin des biens publics comme matrice de la cohésion des groupements humains, protection contre les risques collectifs et base de la productivité, conduit à affronter la question du choix social. C’est pourquoi le retour à Rawls est incontournable pour poser les principes de justice nécessaires pour guider les stratégies de développement durable.

La conception normative de Rawls pose l’équité à la racine de la justice sociale, en opposition radicale à l’utilitarisme. Pour établir les principes de justice, Rawls se place dans un cadre moral de nature kantienne pour définir le sens du bien commun. Les principes rawlsiens de la justice comme équité s’en déduisent. Ils s'appliquent à la distribution de ce que Rawls appelle les biens premiers. L’accès aux biens premiers est le fondement de la liberté réelle. Le déni de cet accès est privation de liberté. Les principes rawlsiens vont donc bien au-delà des principes formels que l’on appelle « les droits de l’homme ». Ainsi la pauvreté absolue est-elle privation de liberté réelle. L’élimination de la pauvreté doit donc être le premier objectif des politiques publiques dans une perspective de justice comme équité.

La dégradation de l’environnement peut restreindre les biens premiers disponibles et modifier leur répartition, au détriment des plus démunis. Inversement, s’inscrire dans une perspective de biens premiers oriente la manière dont la lutte contre le changement climatique et contre le franchissement des autres limites planétaires doit être conduite. Il faut veiller à la participation des collectivités aux décisions.

Rawls a donc posé le socle théorique du choix social en rompant radicalement avec l’utilitarisme. Sen a fait une avancée considérable dans la poursuite pratique des principes de justice en ouvrant la voie à une démocratie participative. Il donne aux biens premiers une signification dynamique en forgeant la notion de «capabilités» (capabilities). Les «capabilités» sont les libertés réelles d’accomplissement : capacités à transformer les ressources dont on dispose en liberté réelle de choisir le projet de vie que l’on a des raisons de valoriser. Sen ne s’en tient donc pas aux biens premiers. Il met l’accent sur les facteurs de conversion des ressources en réalisations de vie.

La question de la valeur et l’économie politique de la soutenabilité au-delà des prix de marché

Les critiques de la démarche de la richesse inclusive font une confusion entre prix et prix de marché. Un prix est une valeur partagée résultant d’un contrat social dont l’envergure dépend de la taille de l’ensemble des participants, directement ou indirectement impliqués par l’accord. Lorsque cet accord échappe à l’organisation du marché parce qu’il s’agit de biens publics, de biens communs ou d’interrelations qui sont des externalités vis-à-vis du marché, il n’en a pas moins une valeur sociale. Les valorisations partagées doivent surmonter deux distorsions complémentaires selon les situations que le marché est incapable de corriger. En premier lieu, le marché sous-produit des biens et services fournissant des externalités positives parce que le rendement social est supérieur au rendement privé. En second lieu, le marché surproduit des biens et services qui produisent conjointement des externalités négatives parce que le coût privé est inférieur au coût social. Un accord collectif sur la valeur sociale est un préalable à la mise à disposition et au calibrage d’instruments de politique économique destinés à fermer l’écart et donc à inciter les entreprises à agir dans le sens de la croissance soutenable. Cette organisation des interdépendances, dépassant et complétant les relations marchandes, est particulièrement pertinente pour le capital humain, le capital intangible et les interrelations entre économie et environnement.

Il faut donc une démarche en trois phases. D’abord, il faut comprendre ce que la condition de soutenabilité signifie pour la comptabilité macroéconomique. Ensuite, il faut saisir comment des actifs qui n’ont pas de prix négociables et des services qui n’ont pas de prix de marché peuvent être valorisés pour étendre le domaine de la comptabilité monétaire. Enfin, il faut réfléchir à la transformation de la comptabilité d’entreprise pour la rendre compatible avec les conditions de soutenabilité dérivées du niveau macroéconomique. Une telle stratégie de transformation du capitalisme peut être considérée comme symbiotique en ce qu’elle cherche à atteindre un point d’équilibre entre l’impératif de rendement économique des entreprises et celui d’un bien-être social, élargi à l’environnement.

Stratégies : le catastrophisme éclairé pour surmonter la tragédie des horizons

Toute transformation « progressiste » des structures du capitalisme se heurte au pouvoir de blocage d’acteurs puissants, profitant des structures existantes et capables de mobiliser toutes leurs ressources pour s’y opposer. Les enseignements de l’histoire montrent que les moments émancipateurs surgissent après des catastrophes qui renversent les rapports de forces précédemment institutionnalisés et qui discréditent les pouvoirs préétablis.

Mais le changement climatique est une catastrophe d’un type nouveau. C’est un potentiel de destruction de la civilisation telle qu’on la connait qui est irréversible s’il se produit. Il peut être prévenu, mais pas enrayé.

C’est dans ce contexte qu’émerge l’idée de catastrophisme éclairé défendue initialement par Jean-Pierre Dupuy (2009). En donnant à voir les dangers les plus fondamentaux pour les sociétés, le catastrophisme éclairé est un outil de choix social pour le temps des ruptures et des incertitudes. Il conduit à avertir les individus sur les sources de la catastrophe, et donc à éclairer les rapports sociaux catalyseurs de changement et ceux qui sont catalyseurs d’inégalités socio-écologiques.

Mais la mise en œuvre du catastrophisme éclairé ne va pas de soi. Elle requiert une forte implication du politique et une adhésion des citoyens pour orienter la finance vers les investissements nécessaires à un infléchissement progressif dans le sens d’une inversion de l’accumulation des GES. Il s’agit donc d’une stratégie coûteuse, qui doit être mise en œuvre dans le présent pour s’étendre dans le temps long de manière à porter ses fruits dans plusieurs décennies. C’est cette planification du temps que les dirigeants politiques et économiques sont incapables de conduire sous l’emprise du capitalisme financiarisé. Telle est la tragédie des horizons popularisée par le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney.

La tragédie des horizons fait donc référence à des risques collectifs susceptibles de se manifester bien au-delà de l’horizon des décideurs politiques, économiques et financiers actuels. Quant aux citoyens, leur dépendance au fonctionnement myope de marché leur enlève toute incitation à assumer les coûts actuels de la prévention des pertes présumées frapper les générations d’un futur lointain. La survie future de l’humanité n’est pas incluse dans les préférences individuelles. Elle devrait l’être chez les responsables politiques qui devraient donner les orientations permettant à la finance de jeter un pont entre un présent marqué par l’aversion au risque et un futur construit sur des enjeux collectifs portés par l’adhésion des citoyens.

C’est donc une démocratie de participation à tous les niveaux de l’organisation des sociétés qui doit se substituer à la démocratie représentative pour rétablir la soutenabilité de la vie sur la planète. Le catastrophisme éclairé consiste à sortir d’une anthropologie économique qui a conduit aux ravages conjoints des inégalités sociales et de la dégradation écologique. Il ne mobilisera les citoyens qu’associé au principe de justice pour démocratiser la richesse.