À l’heure où la France s’interroge sur les rachats étrangers d’entreprises, il est intéressant de faire un saut outre-Manche où cette question est abordée sous un angle particulier. Contrairement à notre pays, le Royaume-Uni a laissé vendre sans grande résistance la plupart de ses fleurons industriels, partant du principe que les investissements étrangers auraient des retombées positives sur le tissu économique national.

Les effets des investissements étrangers (IDE) au Royaume-Uni sont complexes. Il est clair que le rachat de fleurons nationaux par des entreprises à capitaux étrangers a ralenti (et non précipité) le mouvement de désindustrialisation du pays. La renaissance du secteur automobile britannique en est un exemple emblématique. Après des années de déclin, le pays est aujourd’hui le troisième producteur de voitures au niveau européen, et le second sur le segment des véhicules haut de gamme. Les entreprises sous contrôle étranger réa¬lisent plus de 80 % de la valeur ajoutée du secteur et contribuent à 88 % des dépenses en R&D du secteur. Leur investissement a permis de revitaliser certains territoires. Les Midlands de l’Ouest par exemple, région plus fortement touchée que les autres par la désindustrialisation, ont pu tirer parti de l’implantation de l’indien Tata. En 2008, le groupe a racheté les marques Jaguar et Land Rover (JLR) et investi des montants considérables pour faire monter en gamme l’appareil productif de ses trois usines. Résultat : entre 2009 et 2015, cette région a vu son PIB industriel gagner 2,5 points et son taux de chômage passer de 9,7 % à 5,7 %.

Pour autant, il ne faut pas croire que cette stratégie d’ouverture aux investisseurs étrangers suffit à elle seule à garantir une industrie dynamique et résiliente. D’une part, les avantages que procurent les IDE ne se répartissent pas équitablement au sein des territoires ni des secteurs. La tendance générale des entreprises étrangères est, en effet, de choisir logiquement les localités les mieux dotées en compétences et en écosystèmes dynamiques (universités de renom, centres de R&D, etc.). Cela accentue la polarisation des entreprises dans certaines zones et mécaniquement celle des soutiens publics (financement d’infrastructures, de clusters, etc.). Le rebond de l’industrie dans les Midlands de l’Ouest masque par exemple de fortes dispari¬tés au sein du territoire. Birmingham, la ville la plus importante de la région, a un taux de chômage de près de 11 % et il apparaît clairement que l’attrac¬tion d’investisseurs étrangers ne peut à elle seule résorber des années de désindustria¬lisation et de désengagement des pouvoirs publics.

Par ailleurs, dans le contexte du Brexit, la forte dépendance du Royaume-Uni aux IDE n’est pas sans risque pour son économie. Le gouvernement britannique cherche à tout prix à retenir ses investisseurs étrangers car il ne peut se priver de cette manne. Il a ainsi annoncé vouloir ramener l’impôt sur les sociétés de 20 % à 17 % à l’horizon 2020, ce qui risque de peser sur ses finances publiques. Parallèlement, il doit aussi faire face aux pressions des groupes étrangers qui souhaitent obtenir des accords de compensation aux éventuels surcoûts engendrés par la sortie du pays de l’UE. Rappelons que, dans le secteur automobile par exemple, près de 60 % des composants sont importés contre environ 40 % en France et en Allemagne. Tout ceci soulève des interrogations sur la capacité du Royaume-Uni à poursuivre à long terme une stratégie industrielle reposant sur l’innovation technologique, cap fixé par Theresa May pour garantir au pays une sortie de l’Union européenne « par le haut ».

Pour en savoir plus : « L’investissement étranger, moteur de la réindustrialisation au Royaume-Uni ? », Louisa Toubal, La Fabrique de l’industrie, Presses des mines, novembre 2017.

Retrouvez Louisa Toubal lors des Jéco 2017 sur Pourquoi et comment attirer les entreprises étrangères ? Le cas de la France et du Royaume-Uni