La complexité des concepts de biodiversité ou d’écosystèmes, dont les définitions véhiculent un langage et un mode de réflexion parfois déconnectés des problématiques économiques, ne facilite a priori ni le dialogue ni la pédagogie. Dynamiques du vivant, territoires et interactions sont ici les maîtres mots. Mais cela ne doit pas masquer la nécessité et l’intérêt de l’action en matière de préservation ou restauration de la biodiversité. Premièrement car cela est cohérent : la biodiversité n’est pas une simple considération environnementale parmi d’autres. Bien au contraire, elle se situe à la croisée des problématiques économiques et environnementales comme la raréfaction des ressources naturelles, la gestion de l’eau, le changement climatique, la dépendance énergétique et la gestion des chaînes d’approvisionnement mondiales. Deuxièmement car cela est possible. Même si la complexité des systèmes vivants rend illusoire l’idée de tout contrôler, les moyens de l’action existent. L’idée que les activités économiques doivent composer avec la nature plus que la dégrader se matérialise peu à peu. Le choix des solutions naturelles est aujourd’hui mis en avant pour répondre aux enjeux globaux comme la lutte et l’adaptation au changement climatique. Ainsi, l’approche économique de la biodiversité est en train de renouveler notre appréhension des relations entre l’Homme et la Nature.

Parallèlement à l’appropriation grandissante des enjeux liés aux services écosystémiques et au capital naturel par différentes catégories d’acteurs (institutions internationales, Etats, entreprises, associations…), la montée de la thématique des financements innovants pour la préservation de la biodiversité, d’abord portée au niveau international, se développe aujourd’hui à toutes les échelles de gouvernance et de recherche. Ce thème s’est inscrit dans un contexte d’insuffisance des budgets publics disponibles issus de recettes fiscales traditionnelles pour répondre aux besoins de financement pour atteindre les objectifs d’Aichi - adoptés par les Parties à la Convention sur la Diversité Biologique en 2010 - en matière de conservation de la biodiversité et d’utilisation durable des ressources naturelles associées. Les dernières estimations font état a minima d’un triplement nécessaire des ressources financières identifiées et disponibles par rapport aux besoins estimés pour l’atteinte de ces objectifs. La bonne nouvelle est que le gap de financement équivaut à moins d’1% du PIB mondial. Mais le recours à des mécanismes de financement innovant, mobilisant des ressources financières additionnelles pour la biodiversité, ou permettant de diminuer les besoins futurs, reste indispensable. Nombre de ces mécanismes ou instruments, comme la compensation écologique, les paiements pour services environnementaux ou la certification environnementale, placent de fait le secteur privé au centre des réflexions autour de leur construction, leur mise en œuvre ou tout simplement leur financement.

Par définition, le secteur privé entretient des liens très variables avec la biodiversité, en fonction du secteur économique considéré. Une entreprise du BTP n’aura bien évidemment pas les mêmes impacts, besoins et attentes en la matière qu’une entreprise d’exploitation forestière ou du secteur de l’énergie. Ainsi, pour guider l’action, en fonction de leur relation avec la nature et des principales solutions à mettre en place, trois types d’activités économiques peuvent être identifiées : les activités dont le cœur de métier est basé sur l’exploitation des ressources naturelles renouvelables, les activités qui ont besoin de dégrader ou détruire la nature, et celles qui ne l’exploitent pas ni ne la détruisent mais qui peuvent composer avec elle.

La première catégorie regroupe des secteurs qui exploitent directement des ressources naturelles renouvelables, comme l’agriculture ou la pêche, et des secteurs qui les exploitent indirectement via leur chaîne d’approvisionnement, comme l’industrie du papier ou de l’agroalimentaire. Or, la surexploitation des ressources naturelles est l’une des causes majeures de dégradation de la biodiversité. L’enjeu réside ici dans la préservation de la capacité du milieu à produire cette ressource et dans l’exploitation durable de celle-ci, en la considérant non pas comme un stock figé, mais plutôt comme la composante d’un ensemble complexe, l’écosystème, dont la dynamique réagit sous l’effet des interactions entre les espèces qu’il abrite. Pour ces activités, la solution est de veiller à une exploitation durable de la ressource et à la préservation de l’écosystème qui la produit, notamment via la certification environnementale.

La deuxième catégorie d’activités regroupe les secteurs de l’aménagement du territoire et des infrastructures, ainsi que de l’extraction des ressources non-renouvelables. Dans un monde où tout développement nécessite une part incompressible d’aménagements engendrant une artificialisation des milieux, la première étape vers une nécessaire conciliation consiste à appliquer la séquence « Eviter-Réduire-Compenser » (ERC). La séquence ERC passe par, premièrement, une étape consistant à éviter au maximum les impacts des projets sur les milieux naturels, puis à réduire les impacts inévitables et, enfin, à compenser les impacts dits résiduels. La compensation écologique des impacts résiduels sur les écosystèmes correspond bien à la dernière étape du triptyque et n’a de sens que si elle est mise en œuvre en tant qu’ultime recours.

La troisième catégorie d’activités regroupe l’ensemble des autres secteurs de l’économie, à savoir ceux dont le cœur de métier révèle des liens avec la nature, mais qui sont plus complexes ou subtils que sa destruction ou l’exploitation de ressources naturelles. Ici, les réponses se situent dans le registre de l’interrelation et de l’articulation de l’activité dans les processus naturels via la recherche de synergies. Les secteurs du tourisme, de la production et de la distribution de l’eau, de l’énergie ou de la gestion des déchets en font notamment partie. La diversité des secteurs concernés empêche les solutions toutes faites, mais les exemples de synergies sont nombreux : de la production d’eau potable qui peut s’appuyer sur des infrastructures écologiques comme les zones humides en amont pour diminuer les coûts de traitement, en passant par les activités touristiques balnéaires qui dépendent de la présence de plages ou de récifs coralliens. Ici, les paiements pour services environnementaux et le recours aux solutions naturelles, en complément des solutions technologiques, sont des pistes pertinentes.

En conclusion, l’économie moderne a les moyens techniques et financiers d’agir en faveur de la biodiversité et peut internaliser les coûts de l’action. Les moyens de l’action doivent passer par la mobilisation de mécanismes de financement innovant pour la biodiversité. Cependant, pour garantir leur efficacité et leur acceptabilité, ces mécanismes doivent être adaptés aux territoires et aux jeux d’acteurs locaux. Ils doivent également être combinés entre eux et s’inscrire en cohérence avec les politiques publiques existantes pour relever le défi de la lutte contre l’érosion de notre capital naturel.

Références
- Mission Economie de la Biodiversité de la Caisse des dépôts (MEB) (2015). Biodiv’2050 n°7 – Entreprises et biodiversité : risques et opportunités.
- Mission Economie de la Biodiversité de la Caisse des dépôts (MEB) (2014). La compensation écologique en France : quelles orientations pour la recherche ? Synthèse de la plateforme d’échange organisée par la MEB le 18 juin 2014. Collection Les Cahiers de Biodiv’2050 : Initiatives. N°3.
- Mission Economie de la Biodiversité de la Caisse des dépôts (MEB) (2014). Les Paiements pour Préservation des Services Ecosystémiques comme outil de conservation de la biodiversité. Cadres conceptuels et défis opérationnels pour l’action. Collection Les Cahiers de Biodiv’2050 : Comprendre. N°1.

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