Le pourcentage des cotisations employeurs dans le coût salarial horaire est de 33% en France contre 21% en Allemagne, 27% en Espagne et 29% en Italie. Donc, à technologie et productivité comparable et niveaux de salaires hors charges identiques, une entreprise française se trouvera moins compétitive que sa concurrente étrangère et ceci non seulement parce que son coût direct est plus élevé mais aussi le coût de ses consommations intermédiaires domestiques. Donc, soit elle perd en compétitivité-prix tout de suite car elle devra vendre plus cher, soit elle perd en compétitivité hors-prix (qualité, différenciation) demain, car elle aura à baisser ses marges plus faibles et à limiter ses investissements productifs futurs. La faiblesse des investissements productifs accentuera alors l’exposition à la concurrence en prix : se crée alors un cercle vicieux. Difficile donc de s’opposer à une telle politique de baisse des cotisations, si tant est qu’on ait trouvé le financement de substitution des prestations sociales que financent les cotisations sociales. Mais on comprend bien que l’argumentation imparable repose sur le « toutes choses égales par ailleurs ». Les entreprises françaises ont-elles les moyens de compenser ce désavantage de coût ? Doit-on s’attendre à ce que la baisse des cotisations augmente les exportations françaises ? Et finalement, le Crédit Impôt Compétitivité Emploi – assimilable à une baisse des cotisations employeurs -- peut-il permettre de dynamiser les exportations françaises ?

Pour juger de l’effet d’une baisse des cotisations – soit direct, soit indirecte comme avec le CICE – il faut connaître la sensibilité des exportations au coût du travail. A court terme, il faut donc savoir si les exportateurs français sont fortement concurrencés en prix. La compétitivité prix est toujours un élément décisif pour gagner des parts de marché vis-à-vis d’un partenaire dont les biens produits sont fortement substituables ou dont les avantages hors -coût sont comparables. C’est pourquoi le degré de substitution (l’élasticité de substitution) entre les produits est un paramètre que les économistes cherchent à estimer. Sa connaissance permettra ensuite d’apprécier la sensibilité des exportations à des chocs sur sa compétitivité-prix. Dans les avantages hors-coût, il faut inclure la différenciation technologique qui détermine la qualité du bien ainsi que la différenciation des services associés qui vont de la distribution aux services après-vente et maintenance, mais aussi la qualité de la relation client (insertion dans le pays, fréquence des échanges, partenariats …).

Tous les secteurs ne sont pas exposés pareillement à la compétitivité-prix. Les entreprises dont les produits sont fortement différenciés soit par une innovation technologique soit par un avantage de coût (disposition d’une ressource rare ou d’une compétence rare) seront peu sensibles à la concurrence en prix. Les entreprises qui ne disposent pas d’un tel avantage par rapport à leurs concurrents, c’est-à-dire la majorité, se trouvent toujours in fine confronter à la question du prix. Chaque entreprise peut réagir différemment à une baisse des cotisations en arbitrant entre une baisse des prix ou une hausse des marges et des investissements productifs. Sa réaction tient à l’élasticité de substitution à laquelle elle fait face mais aussi aux autres éléments de son coût de production : le coût de l’énergie, le coût de l’innovation, le coût des matières premières, le coût des autres consommations intermédiaires. Or les entreprises françaises sont plutôt bien positionnées sur les deux premiers types de coûts et moins sur les suivants. S’ajoute, pour certaines d’entre elles, un effet taux de change selon leur portefeuille de destinations. Les effets agrégés dépendent donc du positionnement technologique des entreprises et de la structure de leur coût. Ce qui gouverne le résultat agrégé à court terme est le comportement des plus gros contributeurs aux exportations.

Or, en général, les grandes entreprises et donc les grands exportateurs ont une élasticité prix plus faible, ce qui minore l’effet global à court terme d’une baisse des cotisations. Cette dernière a un effet plus fort sur les exportations quand elle concerne les petites entreprises et les moins intensives en exportations. Ceci étant dit, une étude de l’OFCE de Guillou, Sampognaro, Treibich et Nesta (2016) montre que pour le secteur manufacturier français (qui réalise plus des 2/3 des exportations), l’élasticité des exportations au coût du travail se situe entre -0,4 et -0,5 1. Cela signifie que baisse de 1% du coût du travail se traduirait par une augmentation de 0,4 à 0,5% des exportations, soit près de 2 milliards environ d’exportations dans le manufacturier.

Donc la baisse des cotisations – ou le CICE s’il se traduit en baisse du coût du travail – a un impact positif sur les exportations suggérant que la spécialisation productive des entreprises françaises en moyenne les rend plutôt sensibles à la concurrence en prix. Donc le désavantage de coût créé par le poids des cotisations employeurs serait plutôt pénalisant en France et ne serait globalement pas compensé par d’autres avantages de coût. La politique de baisse des cotisations s’impose donc comme une mesure appropriée au tissu productif français. De plus, à moyen terme, la baisse des cotisations a vocation à permettre aux entreprises de se créer des avantages de compétitivité hors-coût et à se libérer de la concurrence en prix qui exerce une pression négative sur les salaires. Il est donc très important que les entreprises utilisent la baisse des cotisations pour rétablir leurs marges comme un préalable à l’investissement productif. L’effet prend plus de temps mais il peut permettre de modifier plus durablement les avantages compétitifs de l’économie française et sa balance commerciale.

Référence :
1 Guillou S., R. Sampognaro, T. Treibuch, L. Nesta (2016) , Evaluation de l’effet du CICE sur la marge intensive des exportateurs, Rapport pour France Stratégie.

Retrouvez Sarah Guillou lors des Jéco 2016 sur La baisse des cotisations, un outil efficace ?