L’homme est une espèce sociale. Comme mon collègue Paul Seabright l’a si bien décrit dans son livre «La société des inconnus : Histoire naturelle de la collectivité humaine» au cours des siècles nous avons développé des institutions qui nous permettent de collaborer non seulement avec nos proches, les gens de la même famille ou du même clan, mais aussi avec des inconnus. Depuis la plus haute antiquité, on trouve des traces de commerce international sur des distances énormes. Dès le moyen âge, on consommait de la muscade en Europe, sans savoir d’où elle provenait ! Pour faciliter ce commerce, des «plateformes» furent crées. Dans le Nouveau Testament, on parle de la place du village où les ouvriers agricoles attendaient l’arrivée d’employeurs. Dans les foires et les marchés, acheteurs et vendeurs se rencontraient. Plus tard des marchés financiers organisés et des bourses facilitèrent les échanges de valeurs. Et le café du coin jouait le rôle de Facebook.
Les plateformes Internet jouent les mêmes rôles que ces vieilles plateformes, mais le font à telle échelle qu’elles changent de nature. D’abord, elles sont un lieu où acheteurs et vendeurs peuvent se rencontrer ; une plateforme telle Upwork joue le même rôle que la place du village du Nouveau Testament, mais à l’échelle planétaire. Elles aident les participants à trouver les partenaires appropriés : une des fonctions majeures des sites de rencontre est de mettre en contact des couples qui ont une chance de « connecter » ; cette fonction était, et est encore dans de nombreux pays, effectuée par les parents des futurs époux et par des intermédiaires spécialisés. Elles fournissent des outils pour bâtir une réputation : grâce aux avis déposés par les internautes, TripAdvisor permet aux hôtels et restaurants d’établir une réputation relativement rapidement, sans dépendre du bouche à oreille ou des guides touristiques. Elles fournissent des instruments qui permettent d’enrichir les interactions : Facebook rend facile la mise en ligne de photos ou de vidéos.
Comme le font remarquer G. Parker, M. Van Alstyne et S. Choudary dans leur livre «Platform Revolution», au début de la révolution Internet certains auteurs prédisaient une époque de désintermédiation où clients et fournisseurs entreraient en contact directement. Le succès des plateformes est un témoignage à l’utilité des fonctionnalités qu’elles offrent.
Par contre, les plateformes créent aussi des inquiétudes. Tout d’abord, grâce à une technologie qui permet de servir des milliers voire des milliards d’utilisateurs à un coût relativement faible et parce que leur attractivité est d’autant plus grande qu’elles ont plus d’utilisateurs, un petit nombre d’entre elles ont acquis une position d’influence considérable. Il n’est pas clair que la concurrence soit un instrument efficace pour les déloger au cas où la qualité des services qu’elles fournissent diminuent ou que les profits qu’elles dégagent soient vraiment liés à la valeur des services qu’elles apportent. Enfin, les problèmes de protection de la vie privée dans un monde où les données jouent un rôle de plus en plus important dans le processus d’offre de services.
La session « Quelle place faut-il laisser aux plateformes Internet ? » aux Journées de l’Economie 2016, modérée par Antoine Reverchon du Monde, confrontera les points de vue d’un universitaire, l’auteur de ces lignes ; de Stefan Krawczyk d’eBay, une de ces plateformes qui transforment notre monde ; d’Aymeril Hoang de la Société Générale, qui nous expliquera comment les défis que posent l’arrivée des plateformes pour les entreprises en place ; et d’Eric Peters, de la Commission Européenne, qui expliquera comment les régulateurs abordent ces questions.

Retrouvez Jacques Cremer lors des Jéco 2016 sur Quelle place faut-il laisser aux plateformes internet ?