Makerspace, hackerspace, sont des appellations qui renvoient à des réalités voisines (mise à disposition de matériel, organisation de communautés d’utilisateurs, éthique valorisant la liberté d’accès, la collaboration, l’autonomie, la solidarité). Les hackerspaces sont plutôt orientés vers le partage de ressources et de savoirs liés à l’informatique (software et/ou hardware). Les espaces de coworking, proches en apparence des pépinières d’entreprise, permettent de rompre l’isolement du travailleur indépendant. Ces différents lieux partagent des spécificités comme le fait d’être des tiers-lieux : ni tout à fait un lieu de travail, ni tout à fait un lieu de résidence, mais une combinaison des deux.

Les sociologues ont depuis longtemps identifié et écrit sur les tiers-lieux : café, salon de coiffure, restaurant, librairie, etc. Ce sont de lieux de discussion, des lieux d’exercice d’une vie publique à l’instar de l’agora athénienne. Tous ces lieux contribueraient à revivifier les communautés, à dynamiser la vie politique, à contrebalancer le délitement des liens sociaux. A l’ère numérique les tiers lieux prennent une tout autre dimension que l’on peut résumer par la formule « tiers-lieux 2.0 ». Nous avons ici une analogie au Web 2.0 qui caractérise le Web dont les évolutions techniques ont permis aux utilisateurs d’être producteurs de contenu, de former des communautés et de collaborer, ce qui semble être la norme dans les tiers lieux 2.0.

Les tiers lieux 2.0 peuvent être abordés de multiples manières, par exemple : comme des lieux favorisant la créativité et l’innovation ; comme des endroits facilitant la mise en réseau entre les usagers et/ou avec le territoire ; comme un mode novateur d’accompagnement entrepreneurial. Un point commun aux tiers lieux est l’importance donnée à l’apprentissage et plus généralement à la production de connaissances, à la créativité, à l’innovation, en collaborant, en étant ouvert sur l’environnement (et plus précisément sur des « communautés » d’utilisateurs, de professionnels, etc.).

Mais au-delà de tous ces points ces tiers-lieux promeuvent de manière implicite ou explicite une nouvelle manière d’être, qui repose sur l’idée de « faire ». Ne plus être un consommateur-passif mais rejoindre les rangs des producteurs. Produire émancipe comme l’avait en son temps souligné Proudhon (on s’approche dans les hackerspaces ou les fab labs , de la notion proudhonienne de mutuellisme qui s’oppose à la vision marxiste de propriété collective des moyens de production). Produire dans des lieux où l’on partage l’espace, les outils, l’expérience, les savoirs. Produire pour affirmer son identité, produire en collaborant, mais aussi pour collaborer. Pour reprendre une distinction aristotélicienne, ce qui importe plus que la production matérielle (la poiesis) c’est la manière de faire (ensemble) : la praxis, c’est à dire le bonheur d’agir pour agir, expression de la liberté d’action. Produire/faire c’est l’apprentissage par la pratique, une pratique qui participe à l’émancipation personnelle ; c’est l’union de l’art et de la technique (qui encourage les décloisonnements disciplinaires) ; peut-on y voir le triomphe du pragmatisme sur l’idéologie, du bricoleur sur le l’ingénieur ?

Les imprimantes 3D, les découpeuses laser et autre fraiseuse numérique que l’on trouve dans les fab labs offrent à tous un accès à une nouvelle forme de bricolage, pas uniquement individuel, un bricolage interconnecté ouvert sur des communautés. Internet n’a pas seulement permis l’avènement de relations plus « horizontalisées » (moins hiérarchiques), plus démocratisées, qui facilitent la collaboration ; il révèle aussi l’image du bricoleur que chacun peut être (bricoleur dans le monde numérique et/ou bricoleur dans le monde analogique). Ces transformations appellent évidemment à questionner la manière dont nous pensons la société ou les organisations. Pour cela les tiers-lieux 2.0 peuvent amener quelques pistes de réflexion.

Que peut-on apprendre des tiers lieux 2.0 ? D’abord des lieux combinant le fonctionnalisme du lieu de travail et le confort du lieu de résidence. Un entre-deux qui reflète la manière dont la conception du travail change chez des travailleurs dont la matière première est le savoir, et qui sont, pour la majorité, natifs du monde numérique (« digital native »). Ces travailleurs ne peuvent plus se satisfaire des formes organisationnelles héritées du taylorisme : hiérarchiques, fondées plus sur le statut que sur la compétence. Dès lors se révèle une approche originale de l’organisation ; elle se centre sur les individus et en particulier leur liberté, leur responsabilité, leur bien être au travail. Dans ce type d’organisation il est possible d’essayer, de se tromper et de recommencer selon un processus incrémental d’essai-erreur.

Toutes ces caractéristiques font des tiers-lieux 2.0 des laboratoires où s’expérimentent de nouvelles façons de travailler, collaborer, innover en commun, toutes choses adéquates pour s’adapter à un environnement de plus en plus complexe et volatile.

Retrouvez David Valat sur les Jéco 2016 sur Fablab, espace de co-working : bricoler un nouveau monde ?