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« Enlevez vos chaussures ». C’est par ces mots que le sociologue italien Diego Gambetta ouvre le débat sur l’économie de la pègre. « Enlevez vos chaussures, pour entrer métaphoriquement dans les bottes des criminels ». Au risque de décevoir les fans de Tony Soprano, Gambetta n’hésite pas à démolir l’image du Parrain fantasmée par Hollywood. Il ose même affirmer que « le criminel est un homo economicus dans toute sa cruauté. » Ses activités ? Les trafics de drogue, la prostitution, le commerce d'armes, les jeux d’argent et la « protection ». Mais aussi les manipulations d’appels d'offres pour les travaux publics, ou encore les fraudes contre les banques et la cyber-criminalité. En résumé le Parrain est un chef d’entreprise comme un autre, occupé à gérer ses produits et ses fournisseurs. Et parce qu’il brasse des millions, le système mafieux a tout d’un sujet économique sérieux.

« Un besoin pervers » de l’Etat

Mais c’est quand il y a un problème que tout se corse : pas question d’appeler l’Etat au secours. Comment s’assurer la fiabilité des fournisseurs sans l’appui de la loi ? Alors en plus des affaires courantes, « les entreprises mafieuses doivent assurer une protection physique », remarque Paul Seabright, professeur de sciences économiques à l’université de Toulouse. Mais la pègre a quand même besoin de l’Etat contre lequel elle se construit : « un besoin pervers », renchérit Gambetta. Clairement, l'Etat, par ses missions de sécurité et de justice, joue involontairement les juges de paix entre les différents clans. La menace permanente de la dénonciation plane en effet sur les membres de ces réseaux criminels, à la fois comme un danger et une sécurité. La paix entre ces homo economicus hors-la-loi est fragile, maintenue grâce au « monopole de la violence». Le seul monopole toléré par les économistes, plaisante Paul Seabright.

Comment chiffrer la valeur de ces circuits invisibles ? Difficile de quantifier un phénomène clandestin mais des tentatives existent. * Pour tracer les contours du phénomène en Italie, les autorités effectuent des sondages chaque année auprès des patrons de PME. * A Palerme, 80% des commerçants paient le pizzo, impôt prélevé par la mafia en échange de sa protection. * Au début des années 2000, les entreprises de l’ex-Union soviétique ont été comparées à leurs voisines d’Europe de l’est. Résultat : en ex-URSS, près de 9 entreprises sur 10 payaient ces fameux frais de protection aux mafias. Contre 4 sur 10 en Europe de l’est. Conclusion : la faiblesse des lois anti-criminalité en URSS était un terreau propice au développement de réseaux mafieux. Aujourd’hui, les organisations criminelles russes se sont diversifiées. Si les demandes de protection ont faibli du fait du renforcement de la loi civile, ce sont aujourd’hui de vraies multinationales avec des filiales aux USA, en Israël et en Europe.

Lucie Bras Etudiante IPJ - Paris Dauphine @lwonderbras JECO2014

Photo : Eneas de Troya