Les très âgés (NDLR : plus de 85 ans) se suicident quatre fois plus que la population moyenne. Comment endiguer ce phénomène ?

Plus on avance en âge, à partir de 60 ans, plus le taux de suicide augmente. Je suis avertie des suicides en établissement. Les suicides à domicile sont beaucoup plus difficiles à chiffrer et à éviter. Il faut que le public se mobilise : famille, entourage, médecin traitant. Ils ne sont pas assez sensibilisés à la question. Ces actes correspondent à une souffrance colossale. Mon action actuelle, par le biais des aides à domicile, ne suffit pas. Il faut une prise de conscience. Quand quelqu’un ne mange plus, dit qu’il en a assez, ne parle plus ou de moins en moins, ce n’est pas « l’âge ». Bien souvent, il est dans un état de dépression sévère, qu’il faut soigner et entourer. L’isolement en est la première cause. Auquel s’ajoute la pauvreté. Plus on est pauvre, moins on peut sortir et participer à des événements. Plus on est pauvre, plus on est isolé.

Vous avez dit : "Qui twitte et nage ne vieillira pas". Les nouvelles technologies peuvent-elles permettre de rompre l’isolement ?

Elles peuvent être une manière de le rompre. Ce sera l’apport de ma génération. Quelqu’un d’âgé et de peu mobile, ayant à son domicile toutes les informations que fournit le web, sera curieux d’aller sur Wikipedia par exemple. C’est une stimulation cognitive considérable. Il aura ainsi des nouvelles de sa famille, qui est aujourd’hui bien souvent éloignée. Mais pour ce qui est de la rupture de l’isolement, je souhaiterais surtout mettre en coordination toutes les actions de voisinage. Je souhaiterais un retour des relations solidaires. A chaque catastrophe naturelle, comme l’ouragan Sandy aux Etats-Unis, on se rend compte de l’importance de la solidarité. Je n’aime pas dire que l’âge est une catastrophe naturelle, mais il nous fait nous rendre compte de notre dépendance les uns des autres. Les âgés sont culpabilisés. La vieille dame ne va pas oser proposer à sa voisine, mère de famille, de garder sa fille le soir après l’école. Il faut qu’il y ait d’abord une prise de contact, qui permet très vite de créer une relation de réciprocité. Ce dont souffre le plus les âgés, c’est d’être inutiles. S’ils savent qu’ils peuvent apporter quelque chose, qu’il y aura un vrai échange, c’est très bien. Cela demande du tact dans la manière, bien sûr.

Dans ce débat sur la dépendance, quelle est la place de l’aide à la fin de vie ?

J’étais cancérologue, je suis donc extrêmement modeste dans mes perspectives sur ce point (NDLR : La ministre s'est exprimée publiquement contre l'euthanasie). La loi Leonetti connait quelques failles à combler. Mais elles sont de l’ordre de l’assistance au suicide. On ne peut pas décider par anticipation. Je suis d’une très grande prudence sur ce sujet. A titre personnel, et non en tant que ministre, j’estime qu’il faut se méfier des coups de bourdon dans les situations de très grande souffrance. Je ne voudrais pas non plus qu’il y ait la moindre hypocrisie cachée derrière cette décision, surtout quand elle est prise par les familles. Et elle est très souvent prise par les familles.

Propos recueillis par Léa Bastie