Une crise différente de celles des années 1930

Paul Seabright* : « En 1930, plus de 30% de la population active américaine se trouvait au chômage, contre moins de 10% aujourd’hui. Ces deux crises n’ont pas la même ampleur. »

Paul Seabright : « Il faut éviter les comparaisons simplistes, les deux sociétés sont différentes. S’il y a des instabilités politiques aujourd’hui, c’est parce que nous réinventons la représentation politique. »

La crainte du déclassement pousse vers les extrêmes

Pierre Bezbakh* : « Qu’est-ce qui entraîne une révolte ? D’abord un sentiment d’appauvrissement, le risque élevé de déclassement qui implique la marginalisation et la perte de repères. La façon dont les gens réagissent conditionne le reste. Une capacité psychologique se développe ensuite, poussant les populations à se rebeller ou non. »

Thibault Gajdos* : « La première motivation des électeurs extrémistes réside dans la protection de leur statut social, pas dans l’aspect xénophobe du discours. 90% des électeurs du Front National redoutent les dangers de la mondialisation. Il faut une véritable politique sociale pour lutter contre la poussée des idées extrémistes. »

Jean-François Dortier* : « Ceux qui se sentent menacés se tournent vers les extrêmes. Ce sont les avant-derniers qui ne veulent pas se trouver déclassés, et tapent sur les derniers par crainte. »

Les conséquences de la crise économique actuelle

Pierre Bezbakh : « Selon certains économistes, nous voyons le bout du tunnel. Mais nous ne savons pas s’il y a un précipice à la sortie. Se pose la question de ce qui nous attend demain. »

Hélène Rey* : « Dans une dépression ‘normale’, le taux de chômage et le PIB retrouvent leur niveau d’avant-crise en deux ans. Les ruptures systémiques nécessitent quatorze ans pour se rétablir. Et cela ressemble à ce que connaissent la Grèce et le Portugal. »

Hélène Rey : « Avec les crises, les inégalités s’aggravent, entraînant une polarisation des opinions politiques. Dans ce cas, les réformes demeurent plus dures à appliquer et la dynamique de sortie de crise est freinée. C’est ce que connaissent les Etats-Unis, où le Tea Party refuse de voter en faveur du budget proposé par l’administration Obama. »

Vers un rejet de la technocratie européenne ?

Pierre Bezbakh : « Il y a des extrémismes non-violents, comme la volonté de changement radical, d’instaurer une politique économique de type keynésien ou de modifier le rôle de la Banque centrale européenne. Dire que l’on veut s’émanciper du traité de Maastricht est une forme d’extrémisme. »

Paul Seabright : « Il y a eu trahison de la part des technocrates, ils ont mal géré l’argent qui leur était confié. Certains voient pourtant leur position renforcée aujourd’hui. Regardez Mario Monti, installé président du Conseil en Italie sans qu’il y ait eu d’élection. On peut parler d’extrémisme. »

La question de la responsabilité

Paul Seabright : « Tout le monde estime que le problème vient d’ailleurs. Les banquiers, régulateurs et hommes politiques se lancent dans une course à la déculpabilisation. Le rôle des technocrates est inquiétant : il est temps que chacun assume une part de la responsabilité collective. »

Jean-François Dortier : « Il y a trois sorties possibles pour les populations mécontentes : l’exil, la contestation ou l’approbation. Les sociétés actuelles ont une importante capacité à absorber les chocs. »

Paul Seabright : « La société civile, qui sépare l’Etat des citoyens, joue un rôle capital : elle conditionne la capacité des gens d’assumer ou pas. »

*Paul Seabright est professeur de Sciences économiques à l’Université de Toulouse, Pierre Bezbakh est maître de conférences en Sciences économiques, Jean-François Dortier est sociologue et directeur du magazine Sciences Humaines, Hélène Rey est professeur d’économies à la London Business School, Thibault Gajdos est directeur de recherche CNRS à l’école d’économie d’Aix-Marseille.