« Le basculement de l’économie mondiale », c’est en ces termes que Michel Aglietta, professeur à l’université Paris 10 Nanterre, traduit la percée des Etats émergents. « La distinction Nord-Sud n’existe plus. On peut désormais identifier quatre groupes : les opulents, les convergents, les précaires et les pauvres », ajoute-t-il. Taux de change sous-évalués, développement d’une politique industrielle et d’une direction étatique forte sont pour lui les principaux ingrédients du succès des grands émergents.

Des Etats gagnants face à la crise

« Il y a dix ans, ces pays n’étaient pas indépendants financièrement, et leurs institutions ne fonctionnaient pas. Ces Etats ont connu une révolution. Ils sont aujourd'hui radicalement différents », constate Yves Zlotowski, économiste en chef de la Coface. Bénéficiant de taux de croissance attractifs, d’un boom de l’investissement et de la percée de leurs entreprises, les émergents ont mieux résisté que les pays développés aux secousses de la crise en 2008. « Ils ont appris de leurs crises passées : ils disposent de matelas de liquidités très importants et se sont désendettés », ajoute-t-il. Joël Ruet, docteur en économie à l’Ecole des Mines de Paris, fait le même constat à l’échelle des entreprises : « Le petit mange le gros. De jeunes entreprises issues des Etats émergents rachètent d’anciennes entreprises des pays avancés ». Les marchés misent sur ces entreprises et valorisent leur croissance à venir. « En Inde, les firmes s’organisent en conglomérats. Elles connaissent leurs clients et s’adaptent à eux », précise-t-il. Le commerce entre Etats émergents ne cesse de s’accélérer : il représente 75% des exportations asiatiques.

La croissance génère aussi des inégalités

Les intervenants s’accordent sur un autre point : la nécessité pour les nouveaux géants de la mondialisation de financer le boom de l’investissement. « Dans certains pays comme la Russie, le crédit domestique est insuffisant. Les entreprises sont contraintes de se financer à l’étranger. En Chine, les collectivités locales sont endettées. Les risques micro-financiers grandissent», pointe Yves Zlotowski. Autre défi des plus performants : la sous-évaluation de leur taux de change. « Leur taux de change réel doit monter en même temps que la hausse du niveau de vie », prône Michel Aglietta. « Les Etats émergents souffrent d’un manque de leadership. Ils doivent trouver des terrains d'entente pour peser sur la scène internationale », constate Bernard Hoekman, directeur de département à la Banque Mondiale. Quelques mois après le printemps arabe, Yves Zlotowski souligne l'un des impératifs des pays prometteurs : « La croissance génère des changements rapides mais aussi des inégalités. Les Etats doivent parvenir à répondre aux frustrations économiques et sociales. Sinon, le risque d'instabilité pourrait être fort», prévient-il. Une mise en garde qui vaut aussi pour l'Afrique. Un continent dont le boom démographique pourrait assurer l'émergence d'ici à 2050.

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