Difficile de s'entendre sur la situation fiscale française et la façon de réformer ce qui est devenu une vraie jungle au fil des décennies. Les échanges entre les intervenants sur quatre grands thèmes d'actualité brûlante en témoignent.

Le poids de la fiscalité sur les Français

Thomas Piketty: "Dans un ouvrage à paraître, intitulé Pour une révolution fiscale - Un impôt sur le revenu pour la France du XXIe siècle, Camille Landais, chercheur à l'Université Stanford, Emmanuel Saez, professeur d'économie à l'Université de Berkeley et moi-même avons additionné les 41 prélèvements obligatoires en France. En moyenne, ils se situent à 45% du PIB, donc du revenu des individus puisque ce sont eux qui paient l'impôt in fine. Nous observons également que les prélèvements sont progressifs pour les bas revenus mais régressifs pour le dernier centile, c'est-à-dire le 1% de la population française le plus riche."
Hervé Mariton: " D'après les travaux de Thomas Piketty, nous remarquons que les plus touchés par la fiscalité sont les contribuables situés en haut des classes moyennes ou en bas des classes riches. Par ailleurs, la TVA n'apparaît pas comme forcément régressive, contrairement à ce qu'affirme ce lieu commun qui prétend qu'il s'agit du prélèvement le plus régressif."

Quelles sont les pistes de réforme?

Thomas Piketty: "Pour obtenir un système fiscal plus juste, nous proposons de fusionner la CSG et l'impôt sur le revenu et de se baser sur l'assiette de la CSG afin d'améliorer la progressivité de l'impôt sur le revenu. Il faut aussi taxer davantage le capital que le travail, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui."
Hervé Mariton: "Taxer les très hauts revenus, pourquoi pas? Cependant, il est techniquement difficile de le faire sans écraser d'impôts les classes moyennes hautes. Il faut également se garder de placer la barre trop bas pour éviter la démagogie qui consiste à imposer les riches pour plaire aux catégories populaires. Enfin, la progressivité n'est pas une mauvaise chose, mais reste à déterminer au service de quoi.
Alain Trannoy: "Avec la proposition de Thomas Piketty, on prend beaucoup aux riches pour donner de 1à 3% de revenu supplémentaire aux 50% les moins riches, ce qui, en fin de compte, est assez peu. D'autre part, il semble plus efficace, d'un point de vue dynamique, de taxer le capital plutôt que le travail. En effet, le capital dure et peut se transmettre, ce qui n'est pas le cas du travail."

La taxation des très hauts revenus favorise-t-elle l'exil fiscal?

Alain Trannoy: "Près de 30 000 contribuables quittent la France chaque année mais tous n'ont pas de très hauts revenus. En économie ouverte, il y a un seuil de taxation au-delà duquel les très riches quittent le pays et nuisent à l'économie. Il est donc économiquement efficace de rester en dessous."
Hervé Mariton: "A force de se payer sur la bête, il ne reste plus rien. Au-delà d'un certain taux, l'impôt devient inefficace."
Thomas Piketty: "Dans notre proposition, nous avons pris en compte l'exil fiscal potentiel, et la hausse des prélèvements sur les très riches ne pose pas problème. Selon une étude du Crédit Suisse publiée en octobre dernier, la France est le pays européen qui compte le plus de millionnaires en euros. Le patrimoine ne s'est jamais aussi bien porté en France, et il y a tout sauf une une hémorragie de la base fiscale.

Faut-il individualiser l'impôt sur le revenu?

Thomas Piketty: "Nous proposons d'individualiser l'impôt sur le revenu et de supprimer le quotient familial. L'État n'a plus à s'immiscer dans la vie privée des gens. De plus, le quotient encourage l'inégalité entre les salaires de l'homme et de la femme, car il fait diminuer le montant de l'impôt sur le revenu."
Hervé Mariton: "Il faut conserver le quotient familial car la famille est le socle de la société et je ne veux pas d'une société constituée uniquement d'individus, comme dans les théories ultra-libérales. Plus la famille est solide, mieux c'est pour la société, donc je ne vois pas l'intérêt de supprimer le quotient familial." ''

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