En tant que (rare) candidat très pro-Européen, François Bayrou apparaît comme dénué d’ambitions fortes. C’est probablement préférable en ces temps où l’idéal Européen semble avoir disparu. Mais, à un moment, où la zone euro est dans une crise existentielle, on aurait pu espérer plus de souffle.

La crise de la zone euro
En écho (implicite) à la crise, Bayrou avance deux propositions :
- Un contrôle des comptes publics par la Cour des Comptes Européennes. C’est une bonne idée, mais qui n’empêchera pas les déficits.
- La création d’une autorité des normes comptables pour éviter des « normes court-termistes fondées sur la valeur de marché ». Une autorité unique aurait l’avantage de faire contrepoids à la puissance de l’autorité américaine, qui impose souvent ses vues. Ceci dit, les normes « au prix du marché » ne sont pas nécessairement court-termistes. Accuser les marchés de court-termisme est facile. La crise montre que les gouvernements sont souvent encore plus court-termistes (les solutions annoncées ont constamment été en retard par rapport aux évaluations des marchés, nettement plus lucides). La solution inverse, défendue entre autres par les banques françaises, est d’évaluer les actifs et passifs bilans au prix d’acquisition, autrement dit de se baser sur des prix qui peuvent dater de plusieurs années. L’avantage, en période de crise, et de ne pas avoir à reconnaître de pertes, ce qui pourrait être justifié si les marchés sont excessivement pessimistes. La preuve que les marchés se trompent systématiquement n’a jamais été établie, du moins de manière convaincante. La comptabilité au prix du marché a trois avantages majeurs : 1) les prix ne sont pas manipulés, ils sont ce qu’ils sont ; 2) en période de crise, les banques doivent avoir accumulé un matelas de sécurité ; 3) en période euphorique, les profits ne sont pas cachés, et peuvent être taxés. Les prix historiques sont pires que court-termistes, ils sont d’arrière-garde, et ils représentent un des nombreux subterfuges employés par les banques pour masquer leur situation réelle.

A part ces propositions purement comptables, Bayrou semble ne pas s’intéresser aux débats profonds qui secouent l’Europe. La gestion de la crise a été catastrophiques et aurait représenter une occasion superbe de critiquer le candidat sortant qui semble, en France, passer entre les gouttes. De plus, l’absence totale de démocratie (l’éjection par Merkozy de Papandreou et Berlusconi, par exemple), la quasi disparition de la Commission, les changements en cours (nouveau traité, réforme du Pacte de stabilité et de croissance) soulèvent de profondes questions qui ne sont pas abordées.

Bayrou approuve l’adoption de règles budgétaires contraignantes mais : 1) il ne fait pas le lien avec le nouveau traité européen qui impose de telles règles ; 2) il n’indique pas quelles règles il envisage, ce qui est une question essentielle.

La BCE
La première avancée européenne proposée par Bayrou est que la BCE intervienne comme prêteur en dernier ressort pour les dettes publiques. Si la BCE avait agi de la sorte, la crise aurait sans doute été stoppée. L’objectif est donc intéressant, mais la question n’est pas simple. Soit la BCE reste indépendante, et un Chef d’État n’a pas son mot à dire sur la question. Soit Bayrou envisage un changement de statut. Ceci requiert l’unanimité des pays membres et n’a donc aucune chance car farouchement opposé par l’Allemagne, la Finlande, les Pays-Bas et sans doute d’autres pays. A noter, cependant, que Bayrou établit, comme il convient, un lien entre de telles interventions et des « engagements sur l’amélioration des finances publiques ». C’est précisément la raison pour laquelle, à la demande de la BCE, un nouveau traité a été adopté début mars.

Agence de notation européenne
La deuxième avancée préconisée par Bayrou est la création d’une agence de notation européenne. En creux, il blâme les agences « anglo-saxonnes » qui n’ont été que les messagers des mauvaises nouvelles. Soit une telle agence est indépendante, et elle se comportera comme les autres, soit elle publique et donc sous contrôle politique, auquel cas son influence sera nulle car on ne peut être juge et partie. Rien, par contre, sur les conflits d’intérêts des agences, qui reste un vrai sujet.

Compétitivité de l’Europe
Sur ce sujet, Bayrou suit la voie facile en proposant une stratégie industrielle européenne, mentionnant la recherche sur les nano technologies et les énergies renouvelables. Rien ne garantit que ce soient les bonnes filières, ni que les gouvernements soient capables d’identifier les bonnes filières. Bayrou n’évoque pas les multiples contraintes (marché du travail, règlementations, fiscalité) qui pèsent sur la compétitivité des entreprises.

Fédéralisme fiscal
Bayrou propose une harmonisation fiscale contre le dumping. Il ne précise pas en quoi consiste le dumping (sans doute les faibles taux d’imposition des entreprises irlandaises) qui reflète avant tout des structures de prélèvements obligatoires favorables aux entreprises, un choix qui a une forte logique économique. Il ignore également qu’il s’agit là d’un serpent de mer que rejettent de nombreux pays européens.

Charles Wyplosz, Professeur d'économie The Graduate Institute, Genève