Les économistes universitaires français bloguent peu. Tel est le constat porté par Stéphane Ménia, dans sa contribution récente sur le site des blogs de l'AFSE, et bien avant sur le site d'Econoclaste qu'il anime avec Alexandre Delaigue. Alors que les économistes universitaires américains blogueurs sont nombreux et influents, leurs homologues français renâclent à cette pratique. Plusieurs arguments peuvent être avancés pour expliquer cette désaffection (voir par exemple, le billet de C.H. sur le blog Rationalité limitée) : c'est une activité chronophage, non rémunérée, non valorisée dans la progression des carrières (voire pénalisante lorsqu'elle est considérée comme peu sérieuse, en comparaison avec des contributions dans une certaine presse quotidienne vespérale…), et au bout du compte confidentielle : hormis Econoclaste, peu de blogs économiques français dépassent le millier de lecteurs journaliers, à comparer aux blogs américains les plus célèbres dont le lectorat quotidien se chiffre par dizaines de milliers.

 

Si je partage bon nombre des réflexions de Stéphane Ménia sur les liens entre blogage et enseignement, mon expérience m'incline à penser qu'en définitive, les blogs d'économie ne peuvent être considérés comme une innovation pédagogique pour l'enseignement universitaire des sciences économiques. Certes, le blog a des vertus pédagogiques ; mais il ne saurait se substituer à des formes plus construites, et plus exigeantes, de transmission des savoirs.

 

Le blog, une autre manière de transmettre des connaissances en économie

 

Comme le soulignent tous les blogueurs, le blog permet une liberté de ton et d'expression, avec des illustrations graphiques et sonores, des jeux de mots,  et des fantaisies de style.  Le format est libre : le billet peut être court ou long, selon l'humeur ou l'envie, et sans craindre la hache impitoyable de presse écrite vous imposant un feuillet de 1500 signes.  A la différence d'une chronique régulière dans la presse, ce que font notamment Esther Duflo, Pierre-Yves Geoffard, Philippe Martin (sur Libération), ou Jacques Cremer et Christian Gollier (dans Les Echos), parmi d'autres, le blog peut rester silencieux pendant plusieurs semaines faute de temps ou d'inspiration, sans qu'aucun compte ne soit à rendre.

 

Mais surtout, ce qui caractérise le blog, c'est l'effet de réseau qu'il induit. On écrit des billets, on recueille des commentaires. Ces commentaires modifient la pratique pédagogique, parce qu'ils incitent à une réflexion sur la manière dont on transmet le savoir. On objectera qu'en cours, et encore plus en travaux dirigés, les enseignants recueillent des commentaires et des questionnements. Mais d'une part, on sait bien que les  étudiants français sont réticents à la prise de parole publique (la peur de passer pour un fayot, ou la honte de montrer son incompréhension ou son ignorance devant ses congénères). D'autre part,  le cours magistral ne se prête pas à l'interactivité, ce qui engendre les frustrations des étudiants : combien de fois n'ai-je lu que "de tout façon, les profs, on peut pas leur parler…". Et c'est vrai. D'abord pour la simple raison qu'après deux heures de cours, un prof, c'est fatigué. Ensuite, parce qu'un prof, ça fait des milliards de choses à côté de l'enseignement, de la recherche bien sûr, mais aussi de l'administration, de la valorisation, et… du secrétariat. L'avantage du blog, c'est qu'on répond aux commentaires si on veut, quand on veut, et comme on veut. Et que la communauté des internautes se charge également d'apporter des réponses. Fréquentant le forum d'Econoclaste, il m'arrive de prendre le temps d'y répondre, parfois plus longuement que je ne le ferais à de mes étudiants de visu, parce que c'est un temps qui ne m'est pas imposé (et parfois on me le fait remarquer). L'inconvénient du blog, c'est l'hétérogénéité du lectorat : il est difficile d'apporter une réponse qui satisfasse aussi bien le collègue, que l'étudiant, voire le néophyte qui ne maîtrise pas les concepts minimum pour qu'une langue commune puisse être utilisée dans l'échange d'idées. Ceci étant, l'hétérogénéité des étudiants est elle-même croissante, au moins jusqu'en licence, pour que la différence ne soit pas significative entre répondre à une question d'amphithéâtre et une question de blog…

 

Le blog n'aurait-il que des avantages pédagogiques ? La réponse est négative pour plusieurs raisons. Tout d'abord, le blog, et plus généralement les TIC permettent un stockage considérable d'informations, à travers les agrégateurs de contenu notamment. La tentation est grande alors de se contenter de stocker des liens hypertextes, de surfer de site en site, de zapper d'une information à l'autre sans prendre le temps de la digérer. C'est peut-être là que le blog est le plus pédagogiquement néfaste : donnant l'illusion d'un savoir ludique, plaisamment présenté, et donnant aux étudiants l'illusion qu'ils peuvent faire l'économie d'une acquisition parfois fastidieuse des savoirs, notamment dans les premières années où sont enseignés les concepts et raisonnements fondamentaux.

 

Ensuite, il est tentant, et risqué, de devenir une star de la blogosphère : pour peu qu'un de vos billets soit repris dans un agrégateur à forte audience, votre exposition médiatique devient rapide : attirés par la pédagogie facile, les journalistes vous sollicitent en tant qu'expert, alors que vous n'avez fait que transmettre une connaissance que vous n'avez pas produite. Vous êtes seulement, en tant qu'enseignant-chercheur, un peu mieux armé que l'homme moyen pour commenter l'actualité économique. A cet égard, la modestie de  Stéphane Ménia est exemplaire : il ne se prétend pas économiste, même si de mon point de vue, il rivalise largement avec des chercheurs reconnus, mais dont la spécialisation à outrance les rend incapables d'analyser l'actualité économique. J'ai toujours refusé d'être interviewée sur un sujet qui ne concerne pas mes recherches actuelles, même si sur mon blog, je me permets des billets sur des thématiques assez éloignées (économie bancaire, économie internationale, voire économie du sport).

 

 A contrario, le blog c'est un peu une salle de cours ouverte : livrer ses réflexions sur un blog, c'est s'exposer au regard des collègues, alors qu'une règle universitaire implicite impose qu'un cours ne soit pas soumis au regard des pairs (pourquoi d'ailleurs ?). J'ai pris conscience de ma responsabilité bloguesque, lorsque j'ai réalisé que la simple requête "subprime France" sur Google conduisait à mon blog. Certes, la responsabilité est la même lorsqu'on publie des manuels, mais l'exposition est incomparable : pour un manuel lu par quelques centaines d'étudiants, mon blog a été visité, sinon lu, par des dizaines de milliers de lecteurs. A cet égard, le blogage plaiderait pour une amélioration de la qualité pédagogique des enseignants, et des enseignements, puisqu'il expose à un contrôle extérieur.

 

Billet court et long cours : substitut ou complément ?

 

En définitive, le blog ne peut être qu'un complément, plus qu'un substitut, au cours traditionnel, tant pour l'enseignant que pour l'étudiant. Pour l'enseignant, l'écriture bloguesque est un substitut au loisir : je doute qu'aucun enseignant n'ait jamais rogné sur la préparation d'un cours pour écrire un billet de blog. La préparation d'un cours s'inscrit dans un temps long, où la progression du raisonnement est cruciale, alors que le billet de blog perd de son intérêt s'il excède une certaine taille [1]. En revanche, la lecture bloguesque participe de la formation continue des enseignants, pour peu qu'écrire des billets s'accompagne d'un dialogue avec les commentateurs, voire plus largement avec la communauté des blogueurs économistes. De ce point de vue, la confidentialité du blog de Marc Flandreau s'explique par la faible interaction que son auteur entretient les blogonautes français. Lire les autres blogs, c'est réduire les coûts d'entrée dans certaines thématiques qu'on maîtrise peu, ou mal. Et utiliser un agrégateur, c'est nolens volens accroître sa culture économique générale. C'est aussi mesurer l'indigence moyenne de la presse économique française.

 

Certains blogueurs utilisent le blog comme support pédagogique directement mobilisable par leurs propres étudiants : les billets de Cimon consacrés à l'assurance sont autant de remarquables fiches thématiques, substituables à un manuel. Mais cette pratique me semble marginale, notamment parce que le blogage conduit à une certaine schizophrénie : l'enseignant réel ne coïncide pas avec le blogueur, surtout lorsque ce dernier se cache derrière un pseudonyme. Personnellement, je ne dis pas à mes étudiants que je tiens un blog, ce qui conduit parfois à des situations cocasses. Mais précisément, on ne blogue pas pour ses étudiants, on blogue pour un lectorat plus large, le plus souvent silencieux, en utilisant un style plus décontracté, orthogonal à la posture professorale traditionnelle.

 

Quant aux étudiants, le blog offre un format complémentaire aux cours traditionnels : prenant l'habitude de lire des billets, ils complètent cette lecture par des manuels lorsqu'ils sentent que leur compétence est insuffisante, comme en témoignent les demandes sur le forum d'éconoclaste. L'étape suivante, et probablement très formatrice, consiste à ouvrir son propre blog, comme l'ont fait Mathieu P, les colocataires d'Optimum, le couple de Mafeco, ou plus récemment le binôme moins expérimenté de Peripolis. On peut parier que pour les étudiants les plus novices, l'écriture de billets, même un peu naïve et maladroite, est une activité très formatrice, qu'il ne serait pas inconcevable d'intégrer dans les crédits ECTS de la formation universitaire.

 

[1] Que les contributions de Jean-Luc Gaffard et André Cartapanis n'aient recueilli aucun commentaire, malgré leur grande qualité, est à cet égard édifiant.