Billet court ou long cours ?
Par Anne Lavigne le dimanche 02 novembre 2008, 00:21 - Lien permanent
Les économistes universitaires français bloguent peu. Tel est le constat porté par Stéphane Ménia, dans sa contribution récente sur le site des blogs de l'AFSE, et bien avant sur le site d'Econoclaste qu'il anime avec Alexandre Delaigue. Alors que les économistes universitaires américains blogueurs sont nombreux et influents, leurs homologues français renâclent à cette pratique. Plusieurs arguments peuvent être avancés pour expliquer cette désaffection (voir par exemple, le billet de C.H. sur le blog Rationalité limitée) : c'est une activité chronophage, non rémunérée, non valorisée dans la progression des carrières (voire pénalisante lorsqu'elle est considérée comme peu sérieuse, en comparaison avec des contributions dans une certaine presse quotidienne vespérale…), et au bout du compte confidentielle : hormis Econoclaste, peu de blogs économiques français dépassent le millier de lecteurs journaliers, à comparer aux blogs américains les plus célèbres dont le lectorat quotidien se chiffre par dizaines de milliers.
Si je partage bon nombre des réflexions de Stéphane Ménia sur les liens entre blogage et enseignement, mon expérience m'incline à penser qu'en définitive, les blogs d'économie ne peuvent être considérés comme une innovation pédagogique pour l'enseignement universitaire des sciences économiques. Certes, le blog a des vertus pédagogiques ; mais il ne saurait se substituer à des formes plus construites, et plus exigeantes, de transmission des savoirs.
Le blog, une autre manière de transmettre des connaissances en économie
Comme le soulignent tous les blogueurs, le blog permet une liberté de ton et d'expression, avec des illustrations graphiques et sonores, des jeux de mots, et des fantaisies de style. Le format est libre : le billet peut être court ou long, selon l'humeur ou l'envie, et sans craindre la hache impitoyable de presse écrite vous imposant un feuillet de 1500 signes. A la différence d'une chronique régulière dans la presse, ce que font notamment Esther Duflo, Pierre-Yves Geoffard, Philippe Martin (sur Libération), ou Jacques Cremer et Christian Gollier (dans Les Echos), parmi d'autres, le blog peut rester silencieux pendant plusieurs semaines faute de temps ou d'inspiration, sans qu'aucun compte ne soit à rendre.
Mais surtout, ce qui caractérise le blog, c'est l'effet de réseau qu'il induit. On écrit des billets, on recueille des commentaires. Ces commentaires modifient la pratique pédagogique, parce qu'ils incitent à une réflexion sur la manière dont on transmet le savoir. On objectera qu'en cours, et encore plus en travaux dirigés, les enseignants recueillent des commentaires et des questionnements. Mais d'une part, on sait bien que les étudiants français sont réticents à la prise de parole publique (la peur de passer pour un fayot, ou la honte de montrer son incompréhension ou son ignorance devant ses congénères). D'autre part, le cours magistral ne se prête pas à l'interactivité, ce qui engendre les frustrations des étudiants : combien de fois n'ai-je lu que "de tout façon, les profs, on peut pas leur parler…". Et c'est vrai. D'abord pour la simple raison qu'après deux heures de cours, un prof, c'est fatigué. Ensuite, parce qu'un prof, ça fait des milliards de choses à côté de l'enseignement, de la recherche bien sûr, mais aussi de l'administration, de la valorisation, et… du secrétariat. L'avantage du blog, c'est qu'on répond aux commentaires si on veut, quand on veut, et comme on veut. Et que la communauté des internautes se charge également d'apporter des réponses. Fréquentant le forum d'Econoclaste, il m'arrive de prendre le temps d'y répondre, parfois plus longuement que je ne le ferais à de mes étudiants de visu, parce que c'est un temps qui ne m'est pas imposé (et parfois on me le fait remarquer). L'inconvénient du blog, c'est l'hétérogénéité du lectorat : il est difficile d'apporter une réponse qui satisfasse aussi bien le collègue, que l'étudiant, voire le néophyte qui ne maîtrise pas les concepts minimum pour qu'une langue commune puisse être utilisée dans l'échange d'idées. Ceci étant, l'hétérogénéité des étudiants est elle-même croissante, au moins jusqu'en licence, pour que la différence ne soit pas significative entre répondre à une question d'amphithéâtre et une question de blog…
Le blog n'aurait-il que des avantages pédagogiques ? La réponse est négative pour plusieurs raisons. Tout d'abord, le blog, et plus généralement les TIC permettent un stockage considérable d'informations, à travers les agrégateurs de contenu notamment. La tentation est grande alors de se contenter de stocker des liens hypertextes, de surfer de site en site, de zapper d'une information à l'autre sans prendre le temps de la digérer. C'est peut-être là que le blog est le plus pédagogiquement néfaste : donnant l'illusion d'un savoir ludique, plaisamment présenté, et donnant aux étudiants l'illusion qu'ils peuvent faire l'économie d'une acquisition parfois fastidieuse des savoirs, notamment dans les premières années où sont enseignés les concepts et raisonnements fondamentaux.
Ensuite, il est tentant, et risqué, de devenir une star de la blogosphère : pour peu qu'un de vos billets soit repris dans un agrégateur à forte audience, votre exposition médiatique devient rapide : attirés par la pédagogie facile, les journalistes vous sollicitent en tant qu'expert, alors que vous n'avez fait que transmettre une connaissance que vous n'avez pas produite. Vous êtes seulement, en tant qu'enseignant-chercheur, un peu mieux armé que l'homme moyen pour commenter l'actualité économique. A cet égard, la modestie de Stéphane Ménia est exemplaire : il ne se prétend pas économiste, même si de mon point de vue, il rivalise largement avec des chercheurs reconnus, mais dont la spécialisation à outrance les rend incapables d'analyser l'actualité économique. J'ai toujours refusé d'être interviewée sur un sujet qui ne concerne pas mes recherches actuelles, même si sur mon blog, je me permets des billets sur des thématiques assez éloignées (économie bancaire, économie internationale, voire économie du sport).
A contrario, le blog c'est un peu une salle de cours ouverte : livrer ses réflexions sur un blog, c'est s'exposer au regard des collègues, alors qu'une règle universitaire implicite impose qu'un cours ne soit pas soumis au regard des pairs (pourquoi d'ailleurs ?). J'ai pris conscience de ma responsabilité bloguesque, lorsque j'ai réalisé que la simple requête "subprime France" sur Google conduisait à mon blog. Certes, la responsabilité est la même lorsqu'on publie des manuels, mais l'exposition est incomparable : pour un manuel lu par quelques centaines d'étudiants, mon blog a été visité, sinon lu, par des dizaines de milliers de lecteurs. A cet égard, le blogage plaiderait pour une amélioration de la qualité pédagogique des enseignants, et des enseignements, puisqu'il expose à un contrôle extérieur.
Billet court et long cours : substitut ou complément ?
En définitive, le blog ne peut être qu'un complément, plus qu'un substitut, au cours traditionnel, tant pour l'enseignant que pour l'étudiant. Pour l'enseignant, l'écriture bloguesque est un substitut au loisir : je doute qu'aucun enseignant n'ait jamais rogné sur la préparation d'un cours pour écrire un billet de blog. La préparation d'un cours s'inscrit dans un temps long, où la progression du raisonnement est cruciale, alors que le billet de blog perd de son intérêt s'il excède une certaine taille [1]. En revanche, la lecture bloguesque participe de la formation continue des enseignants, pour peu qu'écrire des billets s'accompagne d'un dialogue avec les commentateurs, voire plus largement avec la communauté des blogueurs économistes. De ce point de vue, la confidentialité du blog de Marc Flandreau s'explique par la faible interaction que son auteur entretient les blogonautes français. Lire les autres blogs, c'est réduire les coûts d'entrée dans certaines thématiques qu'on maîtrise peu, ou mal. Et utiliser un agrégateur, c'est nolens volens accroître sa culture économique générale. C'est aussi mesurer l'indigence moyenne de la presse économique française.
Certains blogueurs utilisent le blog comme support pédagogique directement mobilisable par leurs propres étudiants : les billets de Cimon consacrés à l'assurance sont autant de remarquables fiches thématiques, substituables à un manuel. Mais cette pratique me semble marginale, notamment parce que le blogage conduit à une certaine schizophrénie : l'enseignant réel ne coïncide pas avec le blogueur, surtout lorsque ce dernier se cache derrière un pseudonyme. Personnellement, je ne dis pas à mes étudiants que je tiens un blog, ce qui conduit parfois à des situations cocasses. Mais précisément, on ne blogue pas pour ses étudiants, on blogue pour un lectorat plus large, le plus souvent silencieux, en utilisant un style plus décontracté, orthogonal à la posture professorale traditionnelle.
Quant aux étudiants, le blog offre un format complémentaire aux cours traditionnels : prenant l'habitude de lire des billets, ils complètent cette lecture par des manuels lorsqu'ils sentent que leur compétence est insuffisante, comme en témoignent les demandes sur le forum d'éconoclaste. L'étape suivante, et probablement très formatrice, consiste à ouvrir son propre blog, comme l'ont fait Mathieu P, les colocataires d'Optimum, le couple de Mafeco, ou plus récemment le binôme moins expérimenté de Peripolis. On peut parier que pour les étudiants les plus novices, l'écriture de billets, même un peu naïve et maladroite, est une activité très formatrice, qu'il ne serait pas inconcevable d'intégrer dans les crédits ECTS de la formation universitaire.
[1] Que les contributions de Jean-Luc Gaffard et André Cartapanis n'aient recueilli aucun commentaire, malgré leur grande qualité, est à cet égard édifiant.
Commentaires
Sur l'absence de commentaires des billets de Jean-Luc Gaffard et André Cartapanis :
Je ne sais pas si c'est tant la longueur que le style académique des auteurs qui m'a le plus désincité à les lire. Quitte à lire un article sérieux de 10 pages, je préfère en lire un en rapport avec mes cours. La lecture de blogs, même sur le thème de l'économie, est avant tout un loisir. Un loisir intellectuel certes, mais un loisir quand même.
Sur les blogs d'étudiants : il y a environs une semaine, je me suis essayé en secret au blogage (bizarre comme mot). Je voulais essayer d'écrire quelques petits articles pour m'entrainer à être clair dans mon écriture entre autre. J'ai vite laissé tomber, c'est très difficile et très chronophage au début. C'est pourquoi intégrer le blogage au crédit est selon moi une bonne idée.
Frédéric Rolin, professeur universitaire de Droit qui tient un blog sous son nom, racontait cette semaine que de nombreux élèves pensaient qu'il était connu par son blog et n'imaginaient pas qu'il l'était d'abord par ses publications universitaires. Il est à espérer que le phénomène que vous signalez (ils lisent le blog puis interrogent sur des publications plus complètes) soit vrai !
Mais toujours dans le Droit, la place que prend aujourd'hui Eolas est telle, avec 15 000 visiteurs par jour, qu'on peut dire qu'il a une influence réelle dans la diffusion des notions de Droit. Il y a dans son public à la fois beaucoup de juristes (mais plus des utilisateurs que des chercheurs) et beaucoup de non juristes
Notre pays aurait besoin que les notions de base d'économie soient diffusées de la même manière
Je connais déjà une bonne dizaine de blogs économistes, dont certains collectifs : l'augmentation progressive de leur nombre va dans le bon sens
abt:[1] : sur un blog comme en tout, un commentaire est toujours une critique. Un argumentaire complexe est fatalement plus difficile à critiquer que quelques affirmations sans fondement enchainées les unes derrière les autres
En complément de ce billet, j'aimerais attirer l'attention sur l'existence d'autres ressources communes actuellement fort négligées par les enseignants en économie : les projets de la Wikimédia Foundation. Sur le plus célèbre d'entre eux, Wikipédia, la plupart des articles d'économie sont dans un état d'indigence ou de chaos, faute de contributeurs compétents. C'est bien dommage quand on sait la place qu'occupe de fait Wikipédia dans la recherche d'information sur tout sujet, tant pas le grand public que par les journalistes.
Parmi les autres projets, la Wikiversité est encore plus mal lotie, alors que les cours existent probablement a de très nombreux exemplaires (y compris sur les serveurs des différentes universités), exemplaires beaucoup plus nombreux que le marché de l'édition universitaire ne peut en absorber. Serions-nous en l'espèce dans une nouvelle forme de la tragédie des communs ?
Les autres projets, comme le Wiktionnaire ou Wikimedia Commons, pourraient utilement s'enrichir de matériaux économiques, et font face à la même pénurie de contributeurs.
Parallèlement aux blogs, qui représentent une forme de communication plus libre et plus personnelle, il me semble donc opportun de s'interroger sur les raisons de l'incroyable duplication des investissement qui fait que chaque enseignant d'économie fait aujourd'hui son cours dans son coin, avec diffusion (au mieux) restreinte à son université, alors qu'existent les outils pour de considérables économies d'échelle.
@Mathieu P.
Ce que vous dîtes sur les cours est très intéressants. Effectivement, une forme de mutualisation pourrait permettre des économies d'échelle. Mais je crois que la domination des stratégies "individualistes" s'expliquent facilement par le fait qu'un cours est quelque chose de personnel : chaque enseignant oriente son cours en fonction de ses préférences théoriques et de ses recherches. Du reste, comment un enseignant construit-il son cours ? Pour ma part, je vais jeter un oeil dans les manuels de référence et puis j'adapte le contenu en fonction du public et en fonction de mes compétences également. L'aspect mutualisation existe en partie je pense.
Concernant Wikipédia, je parle en tant qu'ancien contributeur : le principe est intéressant mais le rendement intérêt scientifique/investissement en temps est très faible. Pour ma part, j'ai abandonné car j'étais fatigué des longs débats stériles avec des gens ne savant pas toujours de quoi ils parlent et étant clairement de mauvaise foi. Je préfère consacrer mon temps libre à mon blog où au moins je peux construire des articles cohérents, ce qui sur Wikipédia relève souvent de l'exploit.
La prétention à l'individualisation par l'enseignant de son cours s'accomode mal avec la prétention à l'égalité notamment face au marché du travail des formations délivrées par différentes écoles, donc, fatalement, différents enseignants.
De surcroit, l'employabilité des diplômés implique une certaine normalisation des compétences acquises par eux au cours de leur scolarité.
C.H. : concernant WIkipédia, il me semble qu'il y a un problème d'initialisation. Tant qu'il y a peu de personnes compétentes sur Wikipédia (ie personne capables de sourcer leurs arguments avec des manuels plutôt que des coupures du Monde Diplo), la situation sera telle que vous la décrivez. Il faudrait arriver à avoir une certaine masse de contributeurs compétents. Il est d'ailleurs possible de commencer par les articles les plus techniques, plutôt que d'attaquer bille en tête les sujets les plus chauds.
Concernant les cours, je suis particulièrement sensibilisé à ce problème. En effet, j'encadre la préparation du C2i (Certificat informatique et internet) pour l'UFR d'économie. Il existe un site conçu pour mettre en commun les ressources (c2imes.org)... mais sans rien de prévu pour ajouter facilement du contenu. Du coup, chaque université a fait, en interne, sa propre plate-forme de formation, au besoin en achetant à des prestataires des modules de formation qui font doublon avec ceux du ministère. C'est pour moi un cas d'école où l'individualisation du contenu est quasi-nul, où il y ades économies d'échelles considérables à faire, mais où tout est géré dans une logique de web 1.0.
Certes, c'est un cas extrême, mais il me semble que certaines expériences, par exemple le MIT qui met des cours entiers en ligne et en accès libre, devraient faire réfléchir sur l'individualisation des cours.
Bonsoir,
je réponds ici aux deux questionnements, celui de A. Lavigne et celui de S. Ménia, de ma modeste place d'enseignant de SES. Le problème fondamental du blog est qu'il n'est pas une activité d'apprentissage construite en direction d'un public connu par l'enseignant.
Autrement dit, un blog ne permet pas à l'enseignant de connaître ce que savent a priori les étudiants (les élèves) et donc d'adapter les activités qu'il va leur proposer aux niveaux de connaissances et de compétences que l'enseignant a préalablement évalué. En ce sens, il ne s'agit pas stricto sensu d'une activité d'enseignement, sinon considérée sur un mode uniquement transmissif (mais quid, alors, des objectifs de compétences ?)
Le blog, par contre, permet de travailler la rigueur de l'argumentation, pour peu que l'étudiant s'essaye à contester, contredire ou appuyer le billet de l'enseignant. Mais cela repose sur un volontariat qui va favoriser les plus à l'aise dans ce type d'exercice… Reproduction sociale, quand tu nous tiens…
Deux idéaux-types s'opposent, me semble-t-il, quant à l'enseignement assisté par ordinateur et réseau (EAOR, acronyme non déposé que je donne, toujours en toute modestie…): d'une part un enseignement transmissif, qui consiste en la fabrication de cours diffusés, d'exercice interactifs, de ressources en lignes, comme éléments de connaissances à maîtriser et outils de leur évaluation, qui va favoriser l'individualité de l'enseignement, et donc ses conséquences ; d'autre part un enseignement collaboratif, reposant sur des constructions collectives (encadrées, évidemment, par l'enseignement pour en garantir la rigueur scientifique) de contenus répondant à des problématiques dégagées en commun, et de leurs outils d'évaluations.
Vous aurez compris où va ma préférence.
Merci d'avoir lu tout ça.
Tout d'abord, permettez-moi d'exprimer mes respectueuses et sympathiques salutations.
Au sujet de la gestion de l'hétérogénéité des commentateurs d'un blog, il existe une technique pour la gérer : s'appuyer sur les commentateurs fréquents et raisonnables et les inciter à répondre aux commentateurs posant des questions auxquels ils peuvent fournir une réponse dans le registre attendu par le commentateur demandeur. Mon expérience personnelle m'incite à croire qu'on peut tout à fait explicitement et publiquement suggérer ceci aux lecteurs habitués d'un blog qui ont la faiblesse d'exprimer leur sympathie : en leur demandant, à leur tour, de contribuer concrètement. Ce qui a le grand mérite de permettre que l'auteur du blog ne soit pas signalé comme auteurs de certaines réponses que pourtant, sans réellement les approuver, il n'estime pas assez fausses pour devoir les contredire.
Hope this helps & may the Force be with you.