Bloguer pour enseigner ?
Par Stéphane Ménia le lundi 27 octobre 2008, 22:31 - Lien permanent
L'accès à Internet des étudiants a désormais une bonne dizaine d'années. Si les salles informatiques établissements d'enseignement supérieur étaient au début majoritairement fréquentées par des étudiants en sciences, les économistes ont depuis suivi. Aux Etats-Unis, pour commencer, puis progressivement en Europe, les laboratoires et leurs chercheurs ont mis en ligne des ressources documentaires variées (documents de travail voire articles publiés, cours, données, etc.). De sorte qu'au début de la décennie, on commençait à pouvoir utiliser le net comme une source d'information académique très utile en économie. A la même période, les premiers web logs, plus communément appelés blogs, sorte de carnets de notes en ligne, dont les publications sont empilées par ordre chronologique, font leur apparition. Leur nombre explosera par la suite, jusqu'à devenir un mode de publication commun sur Internet.
Chez les économistes, la pratique du blogging, comme celle de la mise en ligne de pages personnelles plus classiques, est d'abord perceptible aux Etats-Unis
Les bonnes raisons ne manquent pas, lorsqu'on est un économiste universitaire pour ne pas bloguer, la principale étant le temps à y consacrer. Elles pourraient faire l'objet d'un long commentaire, mais ce qui importe ici est de montrer quels peuvent être les avantages retirés par la communauté universitaire en économie d'une pratique plus massive du blogging, quand on se place principalement du point de vue des étudiants. La question simple qui se pose est de savoir si la lecture de blogs consacrés à l'économie peut rendre les étudiants meilleurs et, surtout, plus motivés par leurs études. Au delà, est-ce que la lecture de ces sites peut, avant le bac, susciter des vocations insoupçonnées ? Il n'est pas absurde de le penser, tout en sachant remettre l'outil à sa place et envisager ce qu'elle pourrait être.
Je vais essayer dans ce qui suit de donner quelques pistes de réflexion assez ouvertes, avec comme support mon expérience de blogueur, de lecteur de blogs, d'ancien étudiant en sciences économiques et quelques témoignages récemment recueillis sur notre blog, dans la perspective de ce billet. Beaucoup d'intuition donc, de la subjectivité, peu de formalisme, un droit à l'erreur revendiqué, un appel aux commentaires, et probablement des fautes d'orthographe. Bref, du blogging...
Compléter
Pour un enseignant, le blog peut aider à compléter son cours. Dans cette optique, il est souvent fait référence à l'actualité, au sens des faits d'actualité. C'est un aspect important, qui semble séduire les étudiants lecteurs de blogs économiques. Lorsqu'un cours s'étend sur une année, revenir en classe sur une notion vue six mois auparavant n'est pas forcément aisé. Le blog le permet. Mais l'actualité n'est pas tout. Il y a les pensées anecdotiques qui, elles aussi, n'apparaissent pas nécessairement au moment du cours et peuvent avoir une valeur importante aux yeux de l'étudiant. Elles poussent à prolonger la réflexion, à envisager les choses sous un angle différent. Comme tout bon journal personnel, le blog autorise les bribes d'interrogation, les questions ouvertes, qu'on pourra rejeter ou approfondir ultérieurement, sur un mode proche du "off journalistique". L'étudiant y est généralement sensible. Le blog permet également de recenser les actualités de la discipline, le signalement d'une publication récente, par exemple. Tout cela, même le meilleur cours ne peut le faire.
Elargir la relation
La proximité du blogueur à ses lecteurs est essentielle. Par le biais des commentaires, un dialogue s'instaure, sur des bases que le blogueur détermine à sa guise. Il n'est pas question de faire du professeur l'ami de ses étudiants, sous prétexte qu'un formulaire en ligne permet d'interpeller. Il n'est pas question de faire du blog une séance de questions sans fin auxquelles le prof blogueur devra répondre systématiquement. Le blogueur n'a pas de comptes à rendre sur le temps qu'il désire consacrer à cet exercice. La sélection des commentaires (par le biais d'une modération, par exemple) permet d'empêcher les débordements de toute nature. Le droit de ne pas répondre à un commentaire sans s'en justifier est une règle implicite importante. Dès lors que ces bases sont posées, le dialogue entre blogueurs et lecteurs ou entre lecteurs peut démarrer. Humainement, en dépit du caractère virtuel de cette relation, c'est une proximité qui se crée. Le paradoxe de la situation est qu'on est parfois en mesure de se sentir plus proche sur un blog que dans un amphi ou même une classe, libérés des contraintes de temps et de synchronisation d'un cours. Au delà, derrière son clavier, l'enseignant peut livrer sa personnalité sous un jour différent. Si l'on accepte l'idée que la l'interaction entre maître et élève est d'autant plus fructueuse qu'il existe une certaine proximité, alors le blog est source d'implication pour les uns et des autres.
Une communauté intellectuelle
Un blog, académique en particulier, ne se pense pas seul. D'abord parce que les lecteurs, les étudiants du blogueur en premier lieu, sont une partie de l'édifice. Ensuite, parce qu'au delà, il est ouvert sur d'autres (en principe, du moins : on peut très bien envisager un blog dans le cadre d'un intranet). D'autres lecteurs et d'autres auteurs. C'est d'ailleurs un principe valable pour n'importe quel blog, économique ou non, académique ou pas. Les références, commentaires, critiques, questionnements et autres clins d'oeil à d'autres blogs créent des relations qui peuvent aller de la simple sympathie jusqu'à des échanges scientifiques prolifiques, en passant par la constitution d'une base de connaissance implicite, reposant sur une chaîne de liens hypertextes complémentaires. Du point de vue de l'étudiant, ce peut être un premier aperçu des habitudes de travail de la communauté des chercheurs. Aux Etats-Unis, les économistes blogueurs échangent des points de vue, relaient des textes et alimentent des débats qui peuvent parfois influer davantage sur le cours du monde que des études publiées dans les revues spécialisées. Alexandre Delaigue a avancé l'idée sur notre blog que lors du mois de septembre 2008, les commentaires des économistes blogueurs autour du plan Paulson dans sa première version ont eu un impact a priori insoupçonnable sur l'évolution de sa structure. De façon plus générale, la vitalité de la blogosphère économique peut donner le sentiment à l'étudiant de participer à la vie d'une communauté de chercheurs, un peu comme s'ils participait à des séminaires de recherche quasi quotidiens. A titre d'anecdote personnelle, je me souviens du premier séminaire auquel j'ai assisté en tant qu'étudiant. Axel Leijonhufvud était invité à présenter ses derniers travaux. Par la suite, je n'ai plus guère fréquenté les séminaires en dilettante. Au fond, j'avais mieux à faire, j'avais déjà vu ce que je devais voir : un des économistes de mes bouquins. Cette brève rencontre a suscité chez moi une motivation persistante. Avec les blogs, cette immersion dans le monde de la recherche, bien que moins intense, est continue. Notons aussi qu'elle est une invitation à prendre conscience de l'importance de la langue anglaise.
Cette dimension ommunautaire du blogging académique est aussi son talon d'Achille. Les blogs sont une forme de bien partiellement public, producteurs d'externalités positives. Et, comme pour l'investissement en capital humain, cela conduit potentiellement à un sous-investissement. Actuellement, on peut penser que la blogosphère économique francophone en pâtit.
A ce stade, on pourra me reprocher de sembler axer la réflexion sur les futurs économistes alors que les cursus de sciences économiques et de gestion n'ont pas vocation à seulement former des économistes. Ma réponse est double : en premier lieu, entrer dans une communauté, même temporairement est le meilleur moyen de comprendre ce que ses membres ont à raconter. Dès lors qu'on suit des cours d'économie, il est normal de chercher à comprendre ce que raconte le prof. En second lieu, le blog permet d'entrer dans l'économie sur des registres différents. Je l'ai évoqué précédemment, au sujet de l'actualité économique.
Un outil particulièrement efficace qui génère un mode de communication spécifique
A bien y réfléchir, ce qui est décrit ci-dessus n'implique pas de tenir un blog. Un site en ligne suffit. Le blog a cependant une immense qualité. Hébergé sur une plateforme de publication spécifique (un gestionnaire de contenus) préformatée, il permet une mise à jour particulièrement simple. Le déroulement chronologique, l'absence de contraintes formelles de taille sur les textes, le recours possible à toute forme de contenu multimedia (texte, vidéos ou images) sont à l'origine d'un gain de temps conséquent, qui vient compenser le caractère chronophage du blogging. Cette particularité se traduit par une communication qui s'affranchit largement des codes usuels de la rédaction académique pour se rapprocher de l'oralité. Sur ce point, la technologie fait l'usage et déteint sur le contenu. Notes écrites à la va-vite et expression directe ne sont pas le symbole d'une négligence ou d'un manque de respect envers le lecteur mais, au contraire, celui d'une volonté de partager ce qui mérite de l'être, au delà de la forme.
Conclusion : un peu de pessimisme, mais pas trop
Sur Internet, l'angélisme, l'euphorie ou le jeunisme guettent toujours. L'angélisme, pour notre sujet, serait de penser que tout étudiant peut entrer spontanément dans la logique décrite au dessus. J'ai recueilli quelques témoignages avant d'écrire ce billet. Ils sont édifiants (on peut les consulter ici, on notera aussi au passage ceux produits par des non-économistes qui disent que leur choix d'études aurait peut-être été modifié s'ils avaient eu accès à ce genre de media). Le plebiscite des blogs économiques est évident, même si l'échantillon n'a aucune signification statistique. Je ne me fais pourtant guère d'illusions. Globalement, ils doivent émaner d'étudiants qui auraient très bien réussi sans les blogs. Reste donc à trouver le mécanisme incitatif qui amène n'importe quel étudiant à s'intéresser aux blogs, à commencer par ceux de leurs propres enseignants. C'est imaginable, mais demande un effort qui dépasse l'outil blog.
Dans la même logique, l'euphorie serait de penser que les blogs rendent plus intelligents. Or, on peut surfer des heures sans rien apprendre, parce que le zapping intellectuel s'en mêle. A la limite, on pourra toujours estimer que pendant qu'un étudiant surfe sur des blogs il n'est pas totalement déconnecté de son travail personnel. C'est une consolation, mais simplement une consolation.
Enfin, le jeunisme consisterait à donner à l'outil plus de place qu'il n'en mérite, en ne retenant que son côté fun. De ce point de vue, la situation actuelle est plutôt inverse. Mais ouvrir un blog gadget est peut-être pire que de ne pas en ouvrir.
En définitive, je crois que la demande de blog existe chez les étudiants français comme ailleurs. Pourquoi l'offre ne suit-elle pas ?
Commentaires
"L'angélisme, pour notre sujet, serait de penser que tout étudiant peut entrer spontanément dans la logique décrite au dessus."
Vous êtes durs... Il n'y a qu'à voir comment les (jeunes) étudiants, mais plus largement les citoyens intéressés et concernés par les problèmes et les problématiques économiques, affluent lors des conférences extraordinaires organisées pour des questions d'actualité : je prendrai pour exemple la conférence que Bertrand Blancheton (Bordeaux IV) a organisé la semaine passée au sujet de la crise financière avec plusieurs universitaires, dont Catherine LUBOCHINSKY qui a fait forte impression (à "l'applaudimètre" et d'après les discussions post-conf)... et qui a rempli l'amphi à l'extrême.
Quel lien je fais avec l'intérêt des blogs économiques ? Le suivant : cet intéret pour la conférence est le même qui suscite la lecture des blogs économiques, saisir directement, et non indirectement (via des digressions en marge des cours), l'actualité brûlante avec des analyses de qualité qui tranchent nettement avec les analyses médiatiques, trop souvent évènementielles... Personnellement, en tant que khâgneux B/L (pas franchement spécialisé en économie donc), la lecture des blogs m'a ouvert la voie à une compréhension de la crise actuelle, allégée de tous préjugés et idées-reçues.
Après reste à débattre de la forme de ces blogs... universitaires ou plus relâchés ? ou peut-être un mélange des deux ? Après tout, la porte d'à coté de chez Jojo... c'est la salle de cours... non ? Pardonnez-moi je dérive.
Ce que vous dites est exactement ce que je dis : faites une conférence et la salle sera pleine, ça ne fait aucun doute.
Mais pleine de qui ? D'étudiants en khâgne, des plus motivés de l'Université et de personnes juste désireuses de s'offrir un bol de culture. La route est bien longue jusqu'à réunir tous les étudiants d'un amphi de licence.
Vous voyez ça en tant qu'étudiant motivé, à la base.
Et oui, pour les blogs, la logique est la même : un blog est un lien virtuel avec l'activité académique.