Une nouvelle approche de l’enseignement de la microéconomie [1]

Pour ma part, je suis en train de développer à l’IEP de Strasbourg un cours de microéconomie entièrement fondé sur une approche expérimentale[2] . Tous les thèmes habituellement couverts (rationalité, marché, technologie, concurrence, externalités, etc.) sont introduits par une petite expérience simple (soit réalisée avec les étudiants, soit décrite en détail). Le mode opératoire est systématisé : l’expérience vient toujours précéder la présentation et la définition des concepts théoriques. C’est donc un enchaînement expérience – théorie qui est proposé, et non l’inverse[3] . Une des limites (dangers ?) potentielles de cette approche est d’éloigner la construction du cours de la démarche hypothético-déductive et de présenter ainsi la microéconomie comme une discipline expérimentale. Une discussion détaillée sur les aspects méthodologiques doit donc être nécessairement envisagée en amont, dans l’introduction du cours, en spécifiant notamment que l’utilisation systématique d’expériences est un choix de nature pédagogique et ne reflète pas forcément les fondements méthodologiques de la discipline[4] .
Il est important de noter que l’inclusion systématique d’expériences dans les enseignements de 1er cycle conduit inévitablement à des modifications importantes dans le contenu même des cours, en plus des évidentes modifications dans la forme des cours (et/ou des TD).

Les changements dans le contenu des cours

L’inclusion systématique d’expériences dans le cours modifie son contenu même. En effet, elle conduit inévitablement à mettre en avant les avancées récentes de l’économie comportementale. Il en découle trois effets majeurs. Le premier est probablement de rendre la discipline plus proche de la réalité et plus « sympathique » aux étudiants, en leur montrant que le vaste chantier de l’économie comportementale est de donner des fondements psychologiques plus satisfaisants à la théorie économique standard (ce qui n’implique d’ailleurs pas forcément de la rejeter). Le second est de montrer la microéconomie comme une discipline moins péremptoire, moins sûre d’elle-même, et qui accepte les incertitudes et les remises en question, en insistant notamment sur les limites des théories proposées et l’émergence de théories alternatives. Le troisième est que tout cela prend du temps, au détriment d’autres points, le plus souvent les aspects plus techniques.
Ces trois effets ont des avantages et des inconvénients. Parmi les avantages, on peut citer : le fait que les étudiants perçoivent la discipline comme une discipline vivante, en mouvement, et non pas figée sur un corpus théorique formulé dans les années 1950 (voire avant) ; le fait que les expériences soient faciles à comprendre (aucun coût d’entrée mathématique ou autre), donnent des résultats concrets, intéressants, stimulants, et constituent donc souvent un excellent point de départ pour éveiller la curiosité et introduire les développement théoriques. Parmi les inconvénients, on citera : le fait de présenter la discipline comme une discipline fragile, sans certitude et peu stabilisée, laisser penser que l’approche théorique est subsidiaire par rapport à l’approche expérimentale ; laisser de côté certains aspects formels et retarder ainsi la maîtrise des techniques (ce qui n’est pas forcément gênant, au moins dans les formations généralistes comme AES, les IEP, les IUT, etc.).

Conclusion

Au final, tant sur le fond que sur la forme, je fais le pari que les avantages de la méthode l’emportent largement sur les inconvénients, même s’il y a là sans doute un biais lié à mon goût personnel pour l’économie comportementale. Cela dit, un certain nombre d’arguments tirés des sciences de l’éducation plaide en faveur de l’efficacité pédagogique des méthodes expérimentales dans l’enseignement de l’économie comme dans celui des autres sciences[5] . Quelques résultats empiriques semblent d’ailleurs confirmer cette hypothèse (cf. Eber [2007]).

Références

Bergstrom T. et Miller J. [1997], Experiments with Economic Principles: Microeconomics, McGraw-Hill (http://www.econ.ucsb.edu/~tedb/eep/eep.html).
Eber N. [2003], «Jeux pédagogiques : vers un nouvel enseignement de la science économique», Revue d’Economie Politique, vol. 113, n° 4, p. 485-521.
Eber N. [2006], «L’économie expérimentale comme outil pédagogique», Site SES-ENS de l’ENS – Lettres et Sciences Humaines de Lyon (http://ses.ens-lsh.fr), juin 2006 ; lien : http://ses.ens-lsh.fr/ac21/0/fiche___article/&RH=SES.
Eber N. [2007], «L’économie expérimentale comme outil pédagogique : quelle efficacité ?», Revue d’Economie Politique, vol. 117, n° 4, p. 607-629.
Frank B. [1997], « The Impact of Classroom Experiments on the Learning of Economics: An Empirical Investigation», Economic Inquiry, vol. 35, p. 763-769.
Holt C. [2007], Markets, Games, & Strategic Behavior, Addison-Wesley (http://www.pearsonhighered.com/educator/academic/product/0,,0321419316,00%2Ben-USS_01DBC.html).

[1] Il est clair qu’il convient de séparer ici micro- et macroéconomie car l’approche expérimentale convient sans aucun doute mieux à la première qu’à la seconde.
[2] Une approche similaire a déjà été proposée aux Etats-Unis par Bergstrom et Miller [1997].
[3] D’une certaine manière, on peut assimiler la démarche à une méthode socratique.
[4] Tout en faisant éventuellement remarquer que, pour certains éminents économistes, comme Selten par exemple, la microéconomie a vocation à effectivement devenir une science expérimentale…
[5] Frank [1997, p. 763] : «intuitively, it is by no means clear that confronting a group of students with rules and incentives, and observing what happens, has a lower marginal impact on learning than demonstrating what happens when you put some chemicals together in a test tube».