Le blog des Entretiens de l'AFSE

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mardi 18 novembre 2008

Améliorer la formation des étudiants en sciences économiques

La première question que l’on doit se poser est la suivante : «À quoi sert une formation en sciences économiques ?» La réponse naturelle voudrait que cette formation soit destinée à aider les étudiants à comprendre les phénomènes économiques. Cette idée simple, voire simpliste, n’est guère présente dans la plupart des enseignements dispensés dans les universités françaises. On a souvent l’impression qu’un bon cours en économie doit ressembler à une préparation à la recherche en économie théorique. On y étudie, d’une façon trop souvent simplifiée, réductrice, les modèles de base de l’économie moderne. L’étudiant moyen a beaucoup de difficultés à réconcilier cette vision avec ce qu’il observe. Ceci est particulièrement évident pour la macroéconomie. Cette difficulté est résolue en éliminant à peu près 75% des étudiants dès la fin de la première année. Cela ressemble à une sélection déguisée… hautement inefficace.

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dimanche 02 novembre 2008

Billet court ou long cours ?

 

Les économistes universitaires français bloguent peu. Tel est le constat porté par Stéphane Ménia, dans sa contribution récente sur le site des blogs de l'AFSE, et bien avant sur le site d'Econoclaste qu'il anime avec Alexandre Delaigue. Alors que les économistes universitaires américains blogueurs sont nombreux et influents, leurs homologues français renâclent à cette pratique. Plusieurs arguments peuvent être avancés pour expliquer cette désaffection (voir par exemple, le billet de C.H. sur le blog Rationalité limitée) : c'est une activité chronophage, non rémunérée, non valorisée dans la progression des carrières (voire pénalisante lorsqu'elle est considérée comme peu sérieuse, en comparaison avec des contributions dans une certaine presse quotidienne vespérale…), et au bout du compte confidentielle : hormis Econoclaste, peu de blogs économiques français dépassent le millier de lecteurs journaliers, à comparer aux blogs américains les plus célèbres dont le lectorat quotidien se chiffre par dizaines de milliers.

 

Si je partage bon nombre des réflexions de Stéphane Ménia sur les liens entre blogage et enseignement, mon expérience m'incline à penser qu'en définitive, les blogs d'économie ne peuvent être considérés comme une innovation pédagogique pour l'enseignement universitaire des sciences économiques. Certes, le blog a des vertus pédagogiques ; mais il ne saurait se substituer à des formes plus construites, et plus exigeantes, de transmission des savoirs.

 

Le blog, une autre manière de transmettre des connaissances en économie

 

Comme le soulignent tous les blogueurs, le blog permet une liberté de ton et d'expression, avec des illustrations graphiques et sonores, des jeux de mots,  et des fantaisies de style.  Le format est libre : le billet peut être court ou long, selon l'humeur ou l'envie, et sans craindre la hache impitoyable de presse écrite vous imposant un feuillet de 1500 signes.  A la différence d'une chronique régulière dans la presse, ce que font notamment Esther Duflo, Pierre-Yves Geoffard, Philippe Martin (sur Libération), ou Jacques Cremer et Christian Gollier (dans Les Echos), parmi d'autres, le blog peut rester silencieux pendant plusieurs semaines faute de temps ou d'inspiration, sans qu'aucun compte ne soit à rendre.

 

Mais surtout, ce qui caractérise le blog, c'est l'effet de réseau qu'il induit. On écrit des billets, on recueille des commentaires. Ces commentaires modifient la pratique pédagogique, parce qu'ils incitent à une réflexion sur la manière dont on transmet le savoir. On objectera qu'en cours, et encore plus en travaux dirigés, les enseignants recueillent des commentaires et des questionnements. Mais d'une part, on sait bien que les  étudiants français sont réticents à la prise de parole publique (la peur de passer pour un fayot, ou la honte de montrer son incompréhension ou son ignorance devant ses congénères). D'autre part,  le cours magistral ne se prête pas à l'interactivité, ce qui engendre les frustrations des étudiants : combien de fois n'ai-je lu que "de tout façon, les profs, on peut pas leur parler…". Et c'est vrai. D'abord pour la simple raison qu'après deux heures de cours, un prof, c'est fatigué. Ensuite, parce qu'un prof, ça fait des milliards de choses à côté de l'enseignement, de la recherche bien sûr, mais aussi de l'administration, de la valorisation, et… du secrétariat. L'avantage du blog, c'est qu'on répond aux commentaires si on veut, quand on veut, et comme on veut. Et que la communauté des internautes se charge également d'apporter des réponses. Fréquentant le forum d'Econoclaste, il m'arrive de prendre le temps d'y répondre, parfois plus longuement que je ne le ferais à de mes étudiants de visu, parce que c'est un temps qui ne m'est pas imposé (et parfois on me le fait remarquer). L'inconvénient du blog, c'est l'hétérogénéité du lectorat : il est difficile d'apporter une réponse qui satisfasse aussi bien le collègue, que l'étudiant, voire le néophyte qui ne maîtrise pas les concepts minimum pour qu'une langue commune puisse être utilisée dans l'échange d'idées. Ceci étant, l'hétérogénéité des étudiants est elle-même croissante, au moins jusqu'en licence, pour que la différence ne soit pas significative entre répondre à une question d'amphithéâtre et une question de blog…

 

Le blog n'aurait-il que des avantages pédagogiques ? La réponse est négative pour plusieurs raisons. Tout d'abord, le blog, et plus généralement les TIC permettent un stockage considérable d'informations, à travers les agrégateurs de contenu notamment. La tentation est grande alors de se contenter de stocker des liens hypertextes, de surfer de site en site, de zapper d'une information à l'autre sans prendre le temps de la digérer. C'est peut-être là que le blog est le plus pédagogiquement néfaste : donnant l'illusion d'un savoir ludique, plaisamment présenté, et donnant aux étudiants l'illusion qu'ils peuvent faire l'économie d'une acquisition parfois fastidieuse des savoirs, notamment dans les premières années où sont enseignés les concepts et raisonnements fondamentaux.

 

Ensuite, il est tentant, et risqué, de devenir une star de la blogosphère : pour peu qu'un de vos billets soit repris dans un agrégateur à forte audience, votre exposition médiatique devient rapide : attirés par la pédagogie facile, les journalistes vous sollicitent en tant qu'expert, alors que vous n'avez fait que transmettre une connaissance que vous n'avez pas produite. Vous êtes seulement, en tant qu'enseignant-chercheur, un peu mieux armé que l'homme moyen pour commenter l'actualité économique. A cet égard, la modestie de  Stéphane Ménia est exemplaire : il ne se prétend pas économiste, même si de mon point de vue, il rivalise largement avec des chercheurs reconnus, mais dont la spécialisation à outrance les rend incapables d'analyser l'actualité économique. J'ai toujours refusé d'être interviewée sur un sujet qui ne concerne pas mes recherches actuelles, même si sur mon blog, je me permets des billets sur des thématiques assez éloignées (économie bancaire, économie internationale, voire économie du sport).

 

 A contrario, le blog c'est un peu une salle de cours ouverte : livrer ses réflexions sur un blog, c'est s'exposer au regard des collègues, alors qu'une règle universitaire implicite impose qu'un cours ne soit pas soumis au regard des pairs (pourquoi d'ailleurs ?). J'ai pris conscience de ma responsabilité bloguesque, lorsque j'ai réalisé que la simple requête "subprime France" sur Google conduisait à mon blog. Certes, la responsabilité est la même lorsqu'on publie des manuels, mais l'exposition est incomparable : pour un manuel lu par quelques centaines d'étudiants, mon blog a été visité, sinon lu, par des dizaines de milliers de lecteurs. A cet égard, le blogage plaiderait pour une amélioration de la qualité pédagogique des enseignants, et des enseignements, puisqu'il expose à un contrôle extérieur.

 

Billet court et long cours : substitut ou complément ?

 

En définitive, le blog ne peut être qu'un complément, plus qu'un substitut, au cours traditionnel, tant pour l'enseignant que pour l'étudiant. Pour l'enseignant, l'écriture bloguesque est un substitut au loisir : je doute qu'aucun enseignant n'ait jamais rogné sur la préparation d'un cours pour écrire un billet de blog. La préparation d'un cours s'inscrit dans un temps long, où la progression du raisonnement est cruciale, alors que le billet de blog perd de son intérêt s'il excède une certaine taille [1]. En revanche, la lecture bloguesque participe de la formation continue des enseignants, pour peu qu'écrire des billets s'accompagne d'un dialogue avec les commentateurs, voire plus largement avec la communauté des blogueurs économistes. De ce point de vue, la confidentialité du blog de Marc Flandreau s'explique par la faible interaction que son auteur entretient les blogonautes français. Lire les autres blogs, c'est réduire les coûts d'entrée dans certaines thématiques qu'on maîtrise peu, ou mal. Et utiliser un agrégateur, c'est nolens volens accroître sa culture économique générale. C'est aussi mesurer l'indigence moyenne de la presse économique française.

 

Certains blogueurs utilisent le blog comme support pédagogique directement mobilisable par leurs propres étudiants : les billets de Cimon consacrés à l'assurance sont autant de remarquables fiches thématiques, substituables à un manuel. Mais cette pratique me semble marginale, notamment parce que le blogage conduit à une certaine schizophrénie : l'enseignant réel ne coïncide pas avec le blogueur, surtout lorsque ce dernier se cache derrière un pseudonyme. Personnellement, je ne dis pas à mes étudiants que je tiens un blog, ce qui conduit parfois à des situations cocasses. Mais précisément, on ne blogue pas pour ses étudiants, on blogue pour un lectorat plus large, le plus souvent silencieux, en utilisant un style plus décontracté, orthogonal à la posture professorale traditionnelle.

 

Quant aux étudiants, le blog offre un format complémentaire aux cours traditionnels : prenant l'habitude de lire des billets, ils complètent cette lecture par des manuels lorsqu'ils sentent que leur compétence est insuffisante, comme en témoignent les demandes sur le forum d'éconoclaste. L'étape suivante, et probablement très formatrice, consiste à ouvrir son propre blog, comme l'ont fait Mathieu P, les colocataires d'Optimum, le couple de Mafeco, ou plus récemment le binôme moins expérimenté de Peripolis. On peut parier que pour les étudiants les plus novices, l'écriture de billets, même un peu naïve et maladroite, est une activité très formatrice, qu'il ne serait pas inconcevable d'intégrer dans les crédits ECTS de la formation universitaire.

 

[1] Que les contributions de Jean-Luc Gaffard et André Cartapanis n'aient recueilli aucun commentaire, malgré leur grande qualité, est à cet égard édifiant.

 

lundi 27 octobre 2008

Bloguer pour enseigner ?

L'accès à Internet des étudiants a désormais une bonne dizaine d'années. Si les salles informatiques établissements d'enseignement supérieur étaient au début  majoritairement fréquentées par des étudiants en sciences, les économistes ont depuis suivi. Aux Etats-Unis, pour commencer, puis progressivement en Europe, les laboratoires et leurs chercheurs ont mis en ligne des ressources documentaires variées (documents de travail voire articles publiés, cours, données, etc.). De sorte qu'au début de la décennie, on commençait à pouvoir utiliser le net comme une source d'information académique très utile en économie. A la même période, les premiers web logs, plus communément appelés blogs, sorte de carnets de notes en ligne, dont les publications sont empilées par ordre chronologique, font leur apparition. Leur nombre explosera par la suite, jusqu'à devenir un mode de publication commun sur Internet.

Chez les économistes, la pratique du blogging, comme celle de la mise en ligne de pages personnelles plus classiques, est d'abord perceptible aux Etats-Unis

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À propos de la place de la théorie des jeux dans l’enseignement de l’économie

La théorie des jeux est bien souvent cantonnée à un enseignement très technique en fin de 1er cycle voire même parfois repoussée au 2ème cycle[1]. Certes, les cours introductifs de microéconomie introduisent parfois (c’est-à-dire lorsque l’enseignant a le temps…) les notions de base, mais cela reste bien souvent noyé dans un vaste chapitre sur l’oligopole.
Or, mon expérience personnelle des retours des étudiants face à un cours standard de microéconomie est qu’ils plébiscitent très souvent le passage sur la théorie des jeux comme « le plus intéressant », « le plus stimulant », et aussi « le plus important » du cours.

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samedi 25 octobre 2008

Vers un nouveau mode d’enseignement de la microéconomie

L’enseignement de l’économie dans les universités françaises essuie, depuis quelques années maintenant, un grand nombre de critiques, notamment de la part des premiers intéressés, à savoir les étudiants. Parmi leurs souhaits, celui d’un enseignement plus concret, plus proche de la réalité, apparaît systématiquement.
Curieusement, le débat a davantage porté sur le contenu de la discipline (place de la théorie néo-classique notamment) que sur les méthodes pédagogiques utilisées. Or, l’utilisation de nouveaux modes pédagogiques permet de répondre à certaines des critiques et « revendications » des étudiants. Parmi ces nouveaux modes pédagogiques, l’un des plus innovants et des plus prometteurs est sans aucun doute celui consistant à introduire des expériences dans le cadre des cours – cf. Eber [2003, 2006] pour une présentation détaillée et des exemples.
Cette méthode est beaucoup utilisée aux Etats-Unis, notamment au niveau undergraduate. Charles Holt en a été le principal instigateur et il propose, en accès libre (et gratuit), un laboratoire virtuel d’économie expérimentale à finalité pédagogique et un livre qui lui est associé (Holt [2007]).

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mardi 07 octobre 2008

La professionnalisation de l’Université : sortir des faux-semblants…

Introduction

L’Université est un espace de libertés académiques dont les membres ont d’abord pour mission d’assurer la production et la diffusion de la connaissance au plus haut niveau, à l’abri des pouvoirs et des intérêts. Mais l’Université est également insérée dans une société, dans une économie. Elle a donc des responsabilités à assumer, tout particulièrement vis-à-vis des étudiants qui en attendent une formation de nature à faciliter leur accès à l’emploi, et, donc, qui soit en phase avec les débouchés prévisibles. D’ailleurs, la Loi LRU d’août 2007 (Libertés et responsabilités des universités) redéfinit les missions du service public de l’enseignement supérieur en y faisant figurer explicitement, désormais, l’orientation et l’insertion professionnelle des étudiants, et, donc, en faisant de l’employabilité des diplômés un impératif.

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Connaissance et institutions académiques: éclairages sur l’avenir de l’économie en France

Résumé : Des changements importants dans l’environnement – un choc démographique couplé avec l’irruption de ce qu’on appelle l’économie de la connaissance – ont profondément perturbé l’organisation de la recherche et de l’enseignement universitaires. Des changements dans le comportement des étudiants comme les changements intervenus dans la demande de travail créent un nouveau défi que les disciplines de base comme l’économie ont à relever. Ce qui est essentiellement en jeu c’est l’articulation entre recherche et enseignement. Alors que la nécessaire adoption d’une attitude professionnelle pourrait conduire à une profonde séparation entre ces deux dimensions de la mission des universités, nous développons l’idée que le principe, qui était au coeur de la réforme Humboldt au début du dix-neuvième siècle en Allemagne, est plus que jamais d’un grand intérêt. La recherche est l’ingrédient nécessaire d’un enseignement efficace, de même que l’enseignement constitue un moyen de mettre en lumière certains des thèmes intéressants des programmes de recherche. Dès lors, un département d’économie devrait exister dans un nombre suffisant d’universités engagées dans une concurrence équitable qui permettrait de produire une meilleure recherche et donner des cours bien adaptés. Il apparaît, néanmoins que cette organisation ne verra le jour que si une réforme globale de l’architecture institutionnelle est engagée.

Cet article a été publié dans la Revue Economique en novembre 2007. Il fait suite à un séminaire réunissant des économistes de divers horizons sur le thème ‘La Science Economique en Question : Réflexions sur le Devenir de la Recherche, de la Formation et de la Culture Scientifique’, qui s’est tenu à la Fondation des Treilles du 23 au 26 février 2007. Il a bénéficié des remarques de Bernard Belloc, Rodolphe Dos Santos Ferreira, Pascal Petit, Jean-Paul Pollin et Michel Rainelli. Les opinions émises dans cet article restent évidemment de ma seule responsabilité.

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